Changement climatique

Luis Alfonso de Alba à propos du climat: «Fini les négociations. Il faut passer à l’action!»

Envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU pour le sommet Action climat de septembre 2019 à New York, l’ambassadeur mexicain était de passage à Genève. Il partage avec «Le Temps» sa vision de la lutte contre le changement climatique

Il a occupé plusieurs postes d’ambassadeur du Mexique. Le multilatéralisme lui est chevillé au corps. En tant qu’envoyé spécial d’Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations unies, pour le sommet sur le climat de 2019, Luis Alfonso de Alba, 62 ans, juge important de ne plus se perdre dans des négociations interminables et de passer à l’action. De passage à Genève qu’il connaît bien pour y avoir été ambassadeur et premier président du Conseil des droits de l’homme, il a partagé avec Le Temps sa vision de la lutte contre le changement climatique.

Le Temps: Trois ans et demi après le sommet sur le climat de Paris (COP21), les manifestations de jeunes dans les rues de la planète montrent que les espoirs nourris en 2015 ont été en partie déçus.

Luis Alfonso de Alba: Seul un tiers de ce qui a été décidé à Paris a été réalisé. Même s’ils décident librement de réduire leurs émissions de CO2, les Etats sont en deçà des engagements pris. A Paris, on pensait pouvoir travailler sur un scénario limitant à 2 degrés Celsius la hausse de la température par rapport à l’ère préindustrielle. Aujourd’hui, ce scénario ne tient plus la route. Nous devons limiter cette hausse à 1,5 degré. La différence peut paraître minime, mais elle est énorme par rapport à l’impact qu’elle aura sur la santé, l’économie et la survie de certains pays. Il est donc indispensable que les Etats réduisent massivement et non graduellement leurs émissions.

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Qu'a apporté l'Accord de Paris ?

Il a apporté beaucoup de clarté. Cela va nous aider à aller de l’avant. Les Etats ont pris conscience du fait que seuls, ils ne seront jamais capables d’atteindre les objectifs fixés et qu’ils ont besoin de la participation du secteur privé et de la société en général. Nous sommes donc paradoxalement dans une meilleure situation qu’auparavant. Ce qui manque, c’est la volonté politique d’avancer plus rapidement et de coopérer avec le secteur privé. Or les défis sont là. Nous devons réduire les émissions de CO2 de 45% d’ici à 2030 et parvenir à une neutralité carbone en 2050. C’est pour ces raisons que le secrétaire général de l’ONU a souhaité convoquer le sommet Action climat 2019 à New York. Il y a urgence et il faut accroître exponentiellement les efforts concrets pour le climat. Il s’agit d’un sommet d’action et non de discours.

Que faut-il attendre de ce sommet climatique de septembre?

Nous avons constitué neuf coalitions qui ont chacune pour tâche d’identifier des actions concrètes en faveur du climat. Nous voulons des actions très emblématiques qui puissent être reprises à leur compte par les Etats. Nous allons promouvoir encore davantage le solaire qui est de plus en plus profitable et même moins cher que le charbon. L’éolien aussi. Nous devons désormais changer d’échelle. Nous allons aussi pousser à l’amélioration de l’efficience des bâtiments, au développement de transports publics et privés électriques. Nous travaillons aussi sur les questions relatives au bétail, important générateur de gaz à effet de serre, sur l’agriculture et les océans. Il importe aussi de mieux utiliser la nature en agissant par exemple au niveau des forêts qui captent de grandes quantités de CO2. On porte préjudice à la nature mais elle-même peut nous aider à combattre le changement climatique.

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Réduire les émissions n’est, selon vous, pas suffisant?

C’est important, mais insuffisant. Le changement climatique affecte déjà de nombreux pays vulnérables, notamment dans le Pacifique, les Caraïbes, en Afrique et en Amérique latine. De fait, en termes d’adaptation des infrastructures, nous aurons besoin de beaucoup plus d’argent qu’initialement prévu. On ne parle plus de milliards, mais de milliers de milliards de dollars qui devront servir à aider les pays les plus exposés. Ce seront des fonds privés et publics.

Faudra-t-il imposer une taxe carbone?

Il est question de mettre en place, après Kyoto, un nouveau marché du carbone qui permette à des pays et entreprises d’acheter des droits d’émissions de gaz à effet de serre. Des négociations sur le sujet arrivent à leur terme. Il faut désormais encourager les Etats à développer leur propre marché du carbone car cela prendra du temps avant d’avoir un marché global. Car, pour l’heure, personne ne s’accorde sur un prix du carbone. Un prix entre 40 et 60 dollars la tonne aurait des effets bénéfiques. Mais, actuellement, il est très bas, à 10 dollars.

L’Accord de Paris a-t-il changé la donne?

Après Paris, la philosophie de l’action a changé. Auparavant, seul un petit groupe de pays avait des obligations quantifiées alors que la plupart des autres n’en avaient pas. Après Paris, on a accepté le principe que tous les pays, même les plus petits, aient des obligations quantifiées en termes d’émissions de CO2. On a laissé chaque pays arriver avec son propre plan de réduction des gaz à effet de serre. Mais ne l’oublions pas. Une fois qu’un pays a présenté son plan, il est soumis à des obligations.

Ne faut-il pas un changement plus radical du modèle de société?

Le changement climatique n’est pas un problème pour le seul ministre de l’Environnement. C’est un problème de planification du modèle économique dans son ensemble, une transformation radicale, mais pas idéologique de l’économie. Celle-ci prévoit qu’on abandonne les énergies fossiles et qu’on réorganise la production. Des gens vont perdre leur travail à la mine ou sur les puits de pétrole. C’est là qu’il faut les aider à faire la transition vers les énergies renouvelables, à acquérir les compétences pour obtenir un nouveau travail. La transformation du modèle doit être radicale en matière de consommation, production, transports, construction des bâtiments, etc. Il ne s’agit pas là d’introduire davantage de contrôle étatique. Il s’agit de changer fondamentalement ses habitudes au quotidien tant sur le plan individuel que collectif.

Que vous inspirent les récentes manifestations de jeunes en faveur du climat?

Les jeunes ont une très forte influence. Mais il ne suffit pas d’entendre leurs angoisses climatiques, il faut y répondre. C’est dans cette optique que nous les incorporons dans la préparation du sommet de New York en septembre afin qu’ils fassent partie des solutions à trouver. Ils auront leur propre sommet et pourront participer au sommet plus formel. Ils ont conscience de la gravité de la situation, mais s’ils ne savent pas quelles sont les options possibles, ils ne pourront pas nous aider à mener les changements nécessaires.

Comment caractérisez-vous le changement climatique par rapport au terrorisme ou à d’autres menaces?

Le changement climatique est l’une si ce n’est la question la plus urgente. Car si on n’arrive pas à développer un processus efficace au cours des douze prochaines années, il sera irréversible. La qualité de vie s’en ressentira fortement. Les dommages seront considérables et auront des conséquences sur la paix et la sécurité. Des pays pourraient disparaître. Cela doit être l’objectif du sommet sur l’action climatique: placer le changement climatique au plus haut de l’agenda international, au centre des politiques locales, régionales et nationales. Agir en faveur du climat n’est plus une option qu'on choisit ou non en fonction de l’état de l’économie. C'est un impératif.

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Et l’ONU dans tout ça?

L’ONU et le système multilatéral ont été assez fructueux pour développer un processus de négociations. Mais l’heure n’est plus à parlementer. Je vois même un risque, si on poursuit les négociations, de reculer. Les COP (sommets sur le climat) doivent se tourner bien plus vers l’action concrète. C’est cela l’avenir des COP. L’ONU peut identifier les opportunités, les technologies nécessaires, les ressources humaines et financières pouvant être mobilisées. Elle devient un système d’appui pour l’action.

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