Entre une contestation qui ne faiblit pas et une armée qui semble tirer toutes les ficelles, l’Algérie se rapproche dangereusement de l’impasse. Fin connaisseur du Maghreb, Luis Martinez, directeur de recherche à Sciences Po CERI, estime que les contestataires risquent gros à refuser tout compromis avec le pouvoir. (Dernier livre paru: L’Afrique du Nord après les révoltes arabes, Presses de Sciences Po).

Le Temps: Les Algériens votent ce jeudi. Mais rien ne semble arrêter leur colère…

Luis Martinez: Nous sommes en effet dans deux dynamiques parallèles qui s’excluent mutuellement. De part et d’autre, des compromis auraient pu être trouvés, mais rien n’a été fait. Même si je comprends la colère du hirak, le mouvement de contestation, je pense qu’il a mal évalué la situation. Il ne suffit pas, comme il le fait, de réclamer le «départ» de l’armée pour qu’elle s’exécute. Au-delà de la personne du chef d’état-major Gaïd Salah, nous parlons de centaines de milliers de militaires. Le hirak s’est, d’entrée, montré comme un mouvement révolutionnaire qui veut tout «dégager», alors qu’il a tout intérêt à trouver des appuis. Après tout, il doit prendre la mesure du fait que, s’il a pu s’exprimer toutes ces semaines, c’est aussi parce que, face à lui, il y avait un acteur prêt à l’écouter.

L’armée n’a-t-elle donc rien à se reprocher, selon vous?

L’armée aurait pu donner plus de temps au processus, au lieu de s’enfermer dans un respect strict de la Constitution et de s’interdire un délai supérieur à six mois. On aurait pu envisager la mise en place d’un état-major de la transition qui aurait permis des compromis et qui aurait donné à la rue le sentiment que ses exigences étaient prises en compte. Je crains le moment où l’on se trouvera au pied du mur et où chacun refusera de faire marche arrière.

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Au fond, que sait-on des souhaits de l’armée?

L’armée algérienne s’est beaucoup modernisée ces dernières quinze années. Elle a bénéficié de fortes hausses de budget et d’équipements modernes. Elle n’a pas, à cet égard, de demande particulière. Mais elle a ses lignes rouges. Il n’est pas question pour elle de destituer son chef simplement parce que la rue le demande. De même, étant donné l’histoire de l’Algérie, l’armée ne va pas «dégager», comme le réclament les manifestants. Nous ne sommes ni en Tunisie ni en France, et le hirak est certain de sortir perdant de ce rapport de force.

Par ailleurs, l’autre aspect important, c’est le contexte international. Nous sommes très loin des conditions qui régnaient en 2011. La donne a changé, et personne ne viendra réclamer un changement de régime, comme ce fut le cas lors des Printemps arabes. L’Algérie joue un rôle important de stabilisation dans le Sahel et un effondrement du pouvoir algérien aurait des effets sécuritaires immenses. La France mais aussi la Russie, qui est un grand partenaire d’Alger, ont adressé des messages très clairs à ce propos.

Cela n’ôte rien au fait que les Algériens, qui sont dans la rue depuis plus de quarante semaines, n’ont plus aucune confiance envers le régime…

Il y a, en fait, une sorte de grand malentendu. Les derniers mouvements de masse, en Algérie, datent des années 1990 et ils se sont traduits par la montée en puissance de l’islamisme. A partir des années 2000, on était dans une phase de résignation. Or, depuis février dernier, le mouvement de contestation va s’amplifier, soulevant un sentiment de puissance de la rue. Mais il faut bien se rendre compte que, si le hirak a obtenu ce qu’il voulait, c’est en grande mesure parce que l’armée le voulait aussi. Il y a eu une convergence d’intérêts visant la fin du règne du président Bouteflika et de son clan. Mais à partir de mai dernier, les chemins ont commencé à diverger. Cela rend le dialogue très difficile, puisque l’armée est persuadée d’avoir répondu aux souhaits des manifestants, tandis que ces derniers se sont mis à réclamer un changement de «système» et, pratiquement, la disparition de l’armée…

A quoi faut-il s’attendre au lendemain des élections?

Je vois deux hypothèses. Il y a d’abord celle de l’enlisement, avec un président élu sans marge de manœuvre et qui, très vite, va se trouver aux prises avec une situation économique très difficile. Dans ce cas, il se pourrait bien que le pays connaisse une explosion sociale beaucoup plus violente. Mais il y a aussi un scénario plus optimiste qui verrait la mise en place d’une conférence de dialogue national et un retour en grâce des partis politiques qui pourraient canaliser les revendications du hirak. Il ne s’agit pas de court-circuiter la contestation mais de doper les forces vives du pays qui étaient jusqu’ici en état de léthargie sur la scène politique.