Justice internationale

Luis Moreno-Ocampo, pourfendeur du mal épris de lumière

Le procureur de la Cour pénale internationale promet l’arrestation de Kadhafi, contre lequel la CPI a émis un mandat d’arrêt pour crimes contre l’humanité. Le parcours de l’Argentin est dense, mais sa personnalité fonceuse et son attrait pour les médias agacent

Flegmatiquement accoudé au pupitre, tout en répondant aux questions, Luis Moreno-Ocampo, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) semblait savourer l’instant. Mardi, au lendemain de l’émission par la CPI, conformément à sa requête, de mandats d’arrêts pour crimes contre l’humanité à l’encontre du colonel Kadhafi, de son fils et du responsable des services de renseignement en Libye, le procureur donnait une conférence de presse à La Haye. Saisi par le Conseil de sécurité de l’ONU en février, il a bouclé le dossier en quatre mois, une prouesse inédite pour la jeune CPI et un motif évident de satisfaction personnelle.

«La justice sera rendue en Libye», affirme l’Argentin dans un anglais fortement imprégné d’accent espagnol, et Kadhafi sera «hors jeu dans deux à trois mois». Un penchant affirmé pour les formules tranchantes, la mise en scène et les caméras: huit ans après son élection au siège de procureur de la CPI (son mandat s’achèvera à la fin de l’année), la personnalité et le travail de Luis Moreno-Ocampo, 59 ans, n’ont jamais cessé d’être un sujet de controverse, y compris au sein de la CPI.

Fonceur, une qualité précieuse à son poste, sûr de lui, voire crâne, tendance latin lover, l’homme au sourcil broussailleux a aussi la réputation d’être un meneur peu à l’écoute, et même un chef de bureau pénible, selon une source bien informée. Un chef d’équipe qui a eu maille à partir avec le Tribunal administratif de l’Organisation internationale du travail, à Genève. En 2008, cette institution a condamné la CPI à indemniser substantiellement un collaborateur licencié en 2006 pour avoir révélé en interne ses suspicions de comportement sexuel répréhensible (éventuellement un viol) du procureur à l’encontre d’une journaliste sud-africaine. «Il n’a pas été établi que le requérant a fait une fausse déclaration», relèvent les juges de l’OIT. L’affaire, révélée par ce verdict, a été minutieusement étouffée par le bureau du procureur.

Désigné en avril 2003 par les membres signataires du Traité de Rome, il est le tout premier à avoir hérité cette incommensurable mission: enquêter sur les crimes internationaux les plus graves et poursuivre leurs auteurs en justice. Son CV, long comme le bras, plaidait en sa faveur. En Argentine, le diplômé de la Faculté de droit de Buenos Aires (en 1978) s’est taillé une réputation de pourfendeur du mal dès le milieu des années 1980, en secondant le procureur dans un procès retentissant contre les responsables de la junte militaire qui ont dirigé le pays (1976-1983). La suite de son parcours est touffue. Consultant dans la lutte contre la corruption, défenseur de personnalités polémiques comme Diego Maradona ou l’ancien ministre de l’Economie, Domingo Cavallo, ou professeur (Harvard ou Stanford), l’avocat cultive la polyvalence.

«En finir avec l’impunité afin de protéger les droits de chaque individu dans tous les pays du monde», est le but ultime de la CPI, déclare l’Argentin à son arrivée à La Haye. En huit ans, il a mené six instructions, toutes en Afrique relèvent ceux qui taxent la CPI de néo-impérialisme judiciaire (Ouganda, RDC, Soudan, République centrafricaine, Kenya et Libye) et lui reprochent de n’avoir jamais soulevé un lièvre susceptible de déranger les Etats-Unis (Irak, Afghanistan, Colombie).

Autre grief récurrent, la réticence de Luis Moreno-Ocampo à enquêter sur place, notamment au Darfour où il n’a jamais mis les pieds, en dépit de l’accusation gravissime de génocide portée à l’encontre du président soudanais Al-Bachir. Au terrain, il privilégie la collecte de témoignages, en ayant recours à des acteurs extérieurs (des agences onusiennes, des ONG) voire à des intermédiaires rémunérés, comme cela lui fut reproché en RDC. Sur la base de ces enquêtes, il a obtenu le lancement d’une quinzaine de mandats d’arrêt, dont très peu ont été exécutés. Au côté des «petits poissons» congolais Lubanga, Katanga, Chui, un autre Congolais, l’ancien vice-président Jean-Pierre Bemba, est la plus belle proie épinglée à ce jour par le procureur. Son procès a démarré l’an passé à La Haye, le troisième depuis la création de la CPI, qui n’a encore rendu aucun verdict.

«Que Luis Moreno-Ocampo soit critiqué, c’est normal à son poste. Beaucoup d’accusés n’ont pas été arrêtés, ce qui porte préjudice à son action, tel le Soudanais Al-Bachir, qui continue de commettre des crimes. On ne pourra mesurer l’impact de son travail dans la lutte contre l’impunité que lorsque la Cour aura émis des jugements», souligne Mariana Pena, représentante de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme auprès de la CPI. «Difficile d’identifier ce qui tient à Moreno-Ocampo, ou ce qui est lié à la nouvelle dynamique arabe, d’aspiration à plus de justice. Mais le fait que la Tunisie ait signé le Statut de Rome (devenant la semaine passée le 116e Etat partie à la CPI) est significatif. Espérons que le prochain procureur arrivera à engranger sur cette dynamique», relève Pierre Hazan, spécialiste de la justice internationale.

Le représentant d’une autre ONG en vue, sous couvert d’anonymat pour ne pas faire le jeu des «anti»-CPI, est plus cinglant: «Il a causé un grand tort à l’édifice de la justice internationale par son comportement erratique. Il a commencé par pécher par excès de prudence, en ne s’attachant qu’à des dossiers mineurs de rebelles, puis, porté par le «glamour» de la cause Darfour, il a basculé dans le maximalisme. Dans l’affaire Al-Bachir, il aurait dû mieux préparer son dossier: l’accusation de génocide va être très difficile à prouver.» Moreno-Ocampo? «Le monde des ONG pense que c’est un shérif arrogant», raille ce porte-parole. «Certaines critiques ne sont pas illégitimes car la CPI met du temps à atteindre son rythme de croisière», relève Simon Foreman, le représentant d’Amnesty International à la Coalition française pour la CPI, en recensant ses dossiers en souffrance (Gaza, Colombie, Guinée). «Mais nous sommes dans un monde imparfait, et qui peut regretter que la CPI se soit saisie des crimes en Libye ou au Darfour?»

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