Justice

Luisa Ortega Diaz: «Les élections au Venezuela sont frauduleuses»

Figure de l’opposition au président Nicolas Maduro, l’ancienne procureure générale du Venezuela, aujourd’hui en exil, était de passage à Genève dans le cadre du FIFDH

Il y a un an, Luisa Ortega Diaz était encore procureure générale du Venezuela. Elle est aujourd'hui l'adversaire numéro un du gouvernement de Nicolas Maduro. Après avoir violemment accusé le président de corruption et dénoncé sa dérive autoritaire, elle a été démise de ses fonctions et poussée à l'exil. Elle vit désormais en Colombie avec son époux Germán Ferrer, député dissident lui aussi persécuté.

De passage à Genève dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains, l'avocate de 60 ans a lancé, avec la militante Lilian Tintori, épouse du leader de l'opposition Leopoldo Lopez aujourd'hui assigné à résidence, un appel commun à la réconciliation et au pardon entre tous les Vénézuéliens. Un premier pas historique vers l'unité de l'opposition, seul moyen de rétablir la démocratie. A deux mois d'élections présidentielles anticipées, Luisa Ortega Diaz dresse un état des lieux inquiétant du Venezuela.

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Le Temps: Quelle est la situation des droits humains au Venezuela?

Luisa Ortega Diaz: Elle est extrêmement grave. Les droits fondamentaux sont bafoués, que ce soit le droit à la vie, à l'intégrité physique, à l'alimentation, à la santé, à la sécurité, à l'éducation ou encore à la culture. Le pays est au plus bas. Il n'existe aucun organe où recourir, déposer plainte. Le gouvernement ne tient aucune statistique sur les exactions, qui ont lieu quotidiennement. L'exécution sommaire de l'ancien policier dissident Oscar Perez et de six autres camarades en janvier dernier atteste du climat d'impunité qui règne au Venezuela. Le monde entier l'a vu, mais personne n'a réagi. Je compte engager une action à ce sujet devant la cour pénale internationale. Je présenterai mes preuves ces prochains jours. 

Quel rôle peut jouer la communauté internationale dans cette crise? 

Les actions à intenter en justice sont multiples. Nous sommes face à un Etat hors la loi, accusé de trafic de drogue, de blanchiment d'argent, de corruption et d'atteintes graves aux droits de l'homme. La corruption a par ailleurs des effets dévastateurs sur le quotidien des Vénézuéliens. L'argent qui devrait être investi dans les soins ou l'alimentation reste dans la poche des dirigeants. La communauté internationale a le devoir de dénoncer ces multiples violations et de les rendre visibles aux yeux de tous.

Que peut-on attendre des élections présidentielles du 20 mai?

Elles n'ont aucune légitimité à mes yeux. Je crois pourtant profondément en la démocratie, mais pas dans ces conditions. Ces élections sont frauduleuses, elles n'ont pas été convoquées avec l'anticipation nécessaire; ceci dans le seul but d'avantager le parti du président Nicolas Maduro. Je préconise donc l'abstention. Ignorer ce scrutin est la seule manière de convoquer de nouvelles élections qui respectent le cadre légal. 

Dans quel état est l'opposition? 

Elle est, malheureusement, plus fragmentée que jamais. Les opposants perdent leur énergie en querelles et batailles internes au lieu de s'unir autour d'un objectif commun: renverser le président. Pour que la population puisse enfin sortir de cette tragédie. 

Les Vénézuéliens ont-ils donc perdu confiance en leur président?

Oui, et depuis longtemps. Selon les derniers sondages, plus de 70% de la population le rejettent. Il s'accroche malgré tout au pouvoir. Pourtant, le citoyen vénézuélien n'espère qu'une chose: offrir un futur à son fils ou sa fille, trouver des médicaments à la pharmacie, des légumes au supermarché. Faute de mieux, il est contraint à fuir hors du pays, ce qui est dramatique. 

Vous-même qui avez été une figure du chavisme, vous vous trouvez aujourd'hui en exil, menacée de mort. Quel a été l'élément déclencheur? 

J'ai toujours défendu les causes justes et condamné l'écrasement des plus vulnérables. En 2013, je n'ai pas voté pour Nicolas Maduro. Certes, je faisais toujours partie du système, mais je tentais de contenir comme je pouvais les violations des droits humains. Je me suis opposée aux erreurs de justice, j'ai tenu des statistiques sur les détenus politiques, les disparus, les torturés. Avec le temps, les problèmes que je répertoriais n'ont cessé d'augmenter. J'ai par exemple été la première à dénoncer la violence des «opérations pour la protection et la libération du peuple» en 2015 et à fournir des chiffres sur le nombre d'exécutions, plus de 500. Lorsque la Cour suprême s'est arrogé le pouvoir législatif de l'Assemblée nationale, conformément à la volonté du président, cela a été la goutte de trop.


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