Portrait

Luisa Ortega, procureure générale limogée et égérie des chavistes dissidents

Rien ne prédisposait cette chaviste historique à devenir une des figures de la dissidence au Venezuela. En 2016, les arrestations d’opposants l’ont amenée à s’opposer à Maduro

Démise de ses fonctions, samedi 5 août, par la nouvelle Assemblée constituante à peine installée depuis vingt-quatre heures, l’ancienne procureure générale du Venezuela Luisa Ortega a été la première figure au sommet de l’Etat à défier le président vénézuélien, Nicolas Maduro, et sa dérive autoritaire.

Dès le 31 mars, elle avait obligé le chef de l’Etat et la Cour suprême à revenir sur leur tentative de s’arroger les attributions du parlement, contrôlé par l’opposition, en glissant une petite phrase dans la présentation du rapport annuel du Ministère public: la Cour n’avait pas respecté la Constitution, ses arrêts contre les parlementaires constituaient une rupture de l’ordre démocratique.

Lire aussi: Nicolas Maduro à la recherche des pleins pouvoirs

Le sourire en coin et les applaudissements nourris de son équipe avaient alors montré qu’ils étaient tous conscients de la déflagration provoquée par ces mots.

Etat parallèle

Luisa Ortega, 59 ans, appelée «la China» par ses amis en raison de ses yeux bridés, avait été nommée procureure générale en 2007, pour les bons et loyaux services rendus au président Hugo Chavez (1999-2013), qu’elle avait accompagné lors de sa première campagne présidentielle.

Au cours de l’année 2016, la procureure a commencé discrètement à prendre ses distances. Elle a cessé d’inculper des détenus pour motifs politiques, ce qui a amené le pouvoir à recourir à la justice militaire et au Service bolivarien de renseignement (Sebin), la police politique.

Luisa Ortega s’est longtemps contenue. Elle exprime le mécontentement d’une partie du chavisme à l’égard de Maduro.

Nicmer Evans, politologue et chaviste dissident

«Luisa Ortega nous a dit que le Sebin était devenu un Etat parallèle, qui faisait la sourde oreille aux demandes de libération de détenus émanant du ministère public», raconte Rafael Uzcategui, coordinateur de la principale organisation vénézuélienne des droits de l’homme, Provea.

L’attitude de la procureure a évité l’inculpation d’élus d’opposition comme Carlos Ocariz ou David Smolansky. Elle a également refusé de couvrir les exécutions extrajudiciaires des «opérations de libération du peuple» (OLP), des razzias sur les «barrios», les quartiers populaires, à la recherche de criminels. Lancées en 2015, ces OLP ont pris des allures d’escadrons de la mort, sans frein ni loi.

Sulfureuse Cour suprême

Alors que le président Maduro faisait approuver son budget par la Cour suprême au lieu du parlement, Luisa Ortega s’est présentée devant les parlementaires chaque fois qu’il le fallait, où elle retrouvait dans l’hémicycle son mari, le député chaviste German Ferrer, ex-communiste et ancien guérillero.

En février 2017, elle n’a pas apprécié le choix du sulfureux Maikel Moreno comme président de la Cour suprême. «Cet homme a un casier judiciaire en guise de curriculum vitae, explique l’avocate et députée Tamara Adrian. Il a été condamné deux fois pour des homicides sans lien avec la politique.»

Luisa Ortega s’est rendue à Brasilia, en février, pour participer à un «sommet» inédit de procureurs des pays latino-américains secoués par les révélations sur Odebrecht, le géant brésilien de la construction, dont une enquête a révélé qu’il versait des pots-de-vin en échange de contrats dans plusieurs pays d’Amérique latine.

Les informations sur l’argent versé par l’entreprise brésilienne sont un sujet sensible, surtout au Venezuela, où l’opacité des comptes publics ne favorise pas les enquêtes. La fille de German Ferrer a été victime d’un enlèvement juste au moment où sa belle-mère s’envolait vers Brasilia. Hasard ou mesure d’intimidation?

Un mois et demi plus tard, sûre d’elle, Luisa Ortega sortait du bois dans son rapport annuel. «C’était la première fois qu’une figure du pouvoir franchissait le pas et exposait publiquement sa divergence, affirme le politologue Nicmer Evans, un chaviste dissident. Luisa Ortega s’est longtemps contenue. Elle exprime le mécontentement d’une partie du chavisme à l’égard de Maduro.»

C’est Cilia Flores, l’épouse du président vénézuélien, dont les neveux ont été condamnés pour narcotrafic aux Etats-Unis, qui a la haute main sur la magistrature. Or, la procureure ne fait pas partie de son cercle. Elle n’a pas davantage d’affinités avec les membres de l’entourage présidentiel, qui poussent à la radicalisation du régime.

«Luisa Ortega représente un chavisme attaché aux institutions et à l’éthique, face au bricolage sauvage de Maduro et à la corruption de son vice-président, Tareck El Aissami, estime Colette Capriles, politologue à l’Université Simon Bolivar, à Caracas. En d’autres mots, une gauche saine et puriste, contre la dérive chaviste.»

Qualifiée de «traître»

Rien ne prédisposait cette chaviste historique à devenir l’égérie des dissidents du régime, car elle avait été en première ligne lors de la répression des manifestations de l’opposition en 2014. A en croire certains, elle essaie de se refaire une virginité, avant l’alternance, que les opposants appellent de leurs vœux.

Ces derniers mois, Luisa Ortega a pris des risques lorsqu’elle a dénoncé l’implication de la gendarmerie, dépendante de la hiérarchie militaire, dans l’usage abusif de leurs fusils lance-grenades tirés à bout portant contre des manifestants.

Qualifiée par la suite de «traître» à la télévision et dans les meetings, elle ne s’est pas démontée. Luisa Ortega a été à nouveau en première ligne pour critiquer la convocation d’une Assemblée constituante par Nicolas Maduro.

German Ferrer, lui, a participé au référendum organisé par les opposants, le 16 juillet, dénonçant une assemblée sur mesure, qui serait avant tout une machine à resserrer les rangs et à broyer les dissidents. Une des premières décisions de cette assemblée a été de limoger Luisa Ortega.

Publicité