La guerre que les Européens ne veulent pas voir

Ukraine Une crise humanitaire aiguë mais peu visible frappe le pays

L’accès aux zones sinistrées est difficile du fait de l’insécurité

Le long de la lignede front (4/6)

Andreï Gavrish s’est échappé de l’enfer. Ce matin-là, avec deux compagnons, le maire de Mariinka – une cité martyre de la banlieue de Donetsk – a réussi à rejoindre le port de Marioupol sous contrôle gouvernemental. A bord de sa camionnette bleue, il a parcouru une centaine de kilomètres. Il a besoin de jerricans: Mariinka n’est plus reliée au réseau d’eau. Il lui faut aussi des paquets de nourriture: Mariinka est coupée du monde par les douanes ukrainiennes, seul le pain passe encore. Et puis des bâches, des matériaux de construction: une soixantaine de maisons ont été touchées par les derniers combats. Il y a enfin les bougies: le courant électrique n’a été rétabli que dans la moitié de sa ville.

Tout ce matériel, il en prend livraison au dépôt du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), voisin des aciéries de Rinat Akhmetov, l’homme le plus riche du pays. Leurs cheminées crachent des fumées jaunes, orange ou blanches enveloppant Marioupol, ville d’un demi-million d’habitants sur les rives de la mer Noire qui a la réputation d’être la plus polluée du pays. En ce moment, les camions à croix rouge ne s’aventurent plus à Mariinka. Traumatisée par la mort d’un délégué tué par un obus en octobre dernier à Donetsk, l’organisation genevoise se montre prudente. Alors Andreï Gavrish fait des allers-retours quand il peut sortir de sa ville, entre deux attaques.

La dernière est survenue quatre jours plus tôt. «Cela a commencé à voler et à gronder au milieu de la nuit. Cela démarre toujours la nuit, pour qu’on ne sache pas qui tire en premier, relate le maire. Quand on entend l’artillerie, tout le monde descend dans les caves transformées en abris. Les femmes et les enfants y sont restés jusqu’à 15 heures.» Moins prudents, quelques hommes sont sortis plus tôt de leur trou. «Pour voir s’ils pouvaient aider. C’était stupide.» Trois sont morts, sept autres ont été blessés.

Personne n’a averti les habitants de cette nouvelle offensive. Elle était pourtant bien planifiée par les rebelles de la «République populaire de Donetsk». La veille, des mouvements de troupes et de blindés étaient signalés en direction de Mariinka située du côté gouvernemental de la ligne d’armistice. Les pro-russes ont réussi à s’emparer du poste de police avant la contre-attaque victorieuse de l’armée ukrainienne. Bilan: une trentaine de morts. Le plus sérieux accrochage depuis la bataille de Debaltsevo, en février.

Des villes et des villages partiellement ou entièrement détruits, on en compte par dizaines le long de la ligne de front qui coupe le Donbass en deux. Depuis des mois, la situation humanitaire en Ukraine est qualifiée d’urgente. Cet hiver, des rumeurs évoquaient même des gens mourant de faim dans les zones contrôlées par les rebelles. «C’est étrange, l’Europe se désintéresse de cette crise alors que des dizaines de milliers de personnes n’ont plus accès à la nourriture et à l’eau», constate Fredric Larsson, chef de mission de l’ONG tchèque People in Need qui fournit une aide pour la reconstruction de maisons à 300 000 foyers, des deux côtés de la ligne de front, avec le soutien financier de la Suisse.

Les besoins sont énormes. Selon le dernier décompte de l’ONU, 5 millions de personnes bénéficient de l’aide humanitaire en Ukraine. Côté séparatiste, la situation est encore plus précaire avec un système de santé qui s’effondre. La Russie affirme apporter une aide importante, sans que le CICR puisse en vérifier le contenu. Kiev dénonce une ingérence, les camions russes étant soupçonnés de servir de paravent à l’envoi de matériel militaire. Des convois humanitaires viennent également d’Ukraine, notamment ceux financés par l’oligarque Rinat Akhmetov.

La Suisse se distingue comme seul Etat tiers ayant obtenu l’autorisation de Kiev de traverser la ligne de front avec son propre dispositif. C’était à la mi-mai: 15 camions transportant 300 tonnes de produits chimiques pour le traitement de l’eau potable ont pu rejoindre Donetsk, sous contrôle rebelle. Quelque 3,5 millions de personnes en bénéficient. Berne finance également la livraison de médicaments et d’équipements médicaux. «Si la sécurité le permet, nous prévoyons encore deux convois, explique Guido Beltrani, directeur du Bureau de la coopération suisse à Kiev. L’un dans la zone contrôlée par le gouvernement et l’autre dans la zone non contrôlée. Les stocks de médicaments s’épuisent et certains traitements ne sont plus assurés. Nous constatons une augmentation de l’hépatite A.»

«C’est une particularité de cette crise humanitaire. Elle est aiguë mais peu visible, presque silencieuse», explique Jean-Noël Wetter­wald, le délégué du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) à Kiev. L’ONU recense 1,3 million de personnes déplacées à l’intérieur du pays et 800 000 autres ayant trouvé un refuge dans les pays voisins, essentiellement en Russie. Ces chiffres sont en partie exagérés car ils incluent de nombreux retraités qui ne font en réalité que transiter entre les zones rebelles et les territoires gouvernementaux pour retirer leur retraite. Grâce aux solidarités familiales et au soutien d’associations locales d’entraide, l’Ukraine a évité jusqu’ici les camps de réfugiés. «La population ukrainienne fait preuve de générosité, souligne Jean-Noël Wetterwald. Mais le système craque aux coutures.»

Depuis le mois de février, le CICR a pour sa part apporté une aide en nourriture à 160 000 personnes. «Le soutien alimentaire et la fourniture de biens pour l’hygiène restent une composante très importante de notre action, explique le porte-parole du CICR à Kiev, Ashot Astabatsyan. Nos camions circulent des deux côtés, mais la sécurité reste une préoccupation aux abords de la ligne de front.»

Avant la guerre, Mariinka comptait 10 000 habitants. Ils sont encore 4500 aujourd’hui. La ville reste divisée. «C’est très tendu», explique Andreï Gavrish, jeune maire de 33 ans installé à son poste par les autorités après la reprise de la ville aux séparatistes l’été dernier.

Ceux qui sont restés refusent de déménager malgré des échanges de coups de feu presque quotidiens. «Les députés à Kiev nous disent partir. Pour aller où? Pour tout abandonner?» Andreï Gavrish se sait menacé si les séparatistes devaient regagner le contrôle de sa ville. «Je serai exécuté. C’est arrivé ailleurs, explique le géomètre de métier et père d’un garçon de 7 ans. Mais je suis capitaine à bord, je partirai en dernier.» C’est un des problèmes de ce conflit, constatent les humanitaires. Beaucoup d’Ukrainiens ne sont prêts à quitter leur maison qu’une fois qu’elle a été détruite.

«L’Europe se désintéresse de cette crise alors que des dizaines de milliers de personnes n’ont plus accès à l’eau»