L’Ukraine célèbre ce mercredi le 20e anniversaire de son indépendance de l’URSS. Mais l’ambiance n’est guère à la fête, ternie par l’incarcération de l’ex-Premier ministre et opposante Ioulia Timochenko. C’est le 24 août 1991, au lendemain du putsch avorté de Moscou, que le Parlement ukrainien l’avait proclamée, cette indépendance, après des siècles passés sous le joug de ses voisins les plus puissants, notamment la Russie et l’Empire austro-hongrois. En décembre de la même année, plus de 90% des Ukrainiens avaient confirmé cette décision lors d’un référendum. Mais aujourd’hui, seulement la moitié d’entre eux voteraient à nouveau en ce sens, selon deux sondages publiés en août.

A l’occasion de cet anniversaire, le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, prononce un discours lors d’un rassemblement solennel dans le centre de Kiev, suivi par une série de concerts organisés dans la capitale. La politique chaotique des leaders ukrainiens et leurs disputes incessantes ont favorisé l’élection de Ianoukovitch en février 2010. Ce dernier a renoncé à l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan, mais souhaite, tout comme son prédécesseur, rejoindre l’Union européenne. C’est le deuxième pas vers cette émancipation entamée dans une incroyable liesse populaire il y a deux décennies.

A cette époque, Mikhaïl Gorbatchev vient donc d’échapper à un coup d’Etat des conservateurs, contre lequel les républiques ont joué un rôle capital, Ukraine et Kazakhstan en tête, avec le débrayage d’une importante fraction des mineurs. Mais le lit du pouvoir, à Moscou, commence à être trop étroit pour lui et Boris Eltsine, comme le racontent les archives du Temps, dans le Journal de Genève (JdG) et la Gazette de Lausanne (GdL). Le pape polonais, Jean Paul II, vient de célébrer la chute du communisme devant un million de jeunes venus de toute l’Europe de l’Est en train de se libérer du joug soviétique, sur «ses terres» de Czestochowa, lieu du sanctuaire de la Vierge noire de Jasna Gora. Il fait un triomphe. L’Eglise est de retour après les années de glace, elle «peut enfin respirer librement, à pleins poumons, en Europe», dit-il en 25 langues différentes. Le souverain pontife remercie, entre autres, 10 000 Ukrainiens et Lituaniens «d’avoir conservé la foi pendant les décennies d’oppression».

Pendant que l’histoire s’accélère, un élément capital de l’équilibre politique, l’Armée rouge, «est touchée par la crise des nationalités et les conflits ethniques». Cela est d’autant plus inquiétant pour Moscou que «le corps des officiers et les troupes d’élite, telles les cinq divisions de parachutistes, puisent essentiellement dans les trois républiques slaves». La Russie, donc, la Biélorussie et… l’Ukraine. Et les velléités autonomistes ne traînent pas: le 22 août 1991, Kiev annonce qu’«elle veut former sa propre garde nationale». Argument de l’opposition: «Le président Gorbatchev a été détenu pendant trois jours dans sa datcha de Crimée, sur le territoire de l’Ukraine», mais la république «n’a pu assurer sa sécurité».

«La création d’une monnaie propre à l’Ukraine» est aussi «envisagée». Le président du Parlement, Leonid Kravtchouk, joue un rôle important dans le moteur qui va s’emballer jusqu’à la fin de l’année, quand l’URSS sera dissoute. «Le Rukh, principal mouvement nationaliste […], qui contrôle un tiers des sièges au parlement de Kiev», déclare: «Nous voulons que la république quitte l’Union soviétique, nous voulons la création d’une force de police et d’une force armée indépendantes, le jugement des organisateurs du coup d’Etat, l’interdiction du Parti communiste en Ukraine et la nationalisation de tous ses biens sur le territoire.» Le 27 août, presque tout devient effectif.

La veille, alors que le législatif ukrainien a fait le forcing durant le week-end, le JdG et la GdL titrent à la «une»: «L’Ukraine précipite son avenir». Sous la plume de son grand spécialiste, Armand Gaspard, on peut lire que «la marche du peuple ukrainien vers la démocratie pluraliste et l’autodétermination remonte à plus d’une année. Le 16 juillet 1990, la Rada (parlement) votait une déclaration de souveraineté par 355 voix sur 359.» Trois mois plus tard, «des étudiants commençaient devant le palais du gouvernement une grève de la faim avec les revendications suivantes: démission du Premier ministre, référendum sur la légitimité des institutions, pas de service militaire hors de la république. Ce «Tiananmen ukrainien» se termina par une victoire, du moins sur les principes. Le peuple sait désormais qu’il peut défier le pouvoir, la peur est vaincue.»

Le même jour, Gorbatchev démissionne de ses fonctions de secrétaire général du PC et ordonne la dissolution du Comité central. Avec la déclaration d’indépendance de l’Ukraine, l’Union «encaisse un sérieux revers», elle a commencé son éclipse définitive. La Moldavie suit le mouvement, de même que l’Azerbaïdjan, tandis que la Yougoslavie s’embrase. Moscou tente vainement de désamorcer le malaise qui s’est installé avec Kiev, d’autant que la future Russie veut absolument installer le leadership d’une nouvelle Union, qui serait barrée par les deux républiques «sœurs». L’Histoire en marche ressemble à une «centrifugeuse», lit-on dans nos archives du 30 août. Désormais, neuf des 15 républiques de l’ex-URSS ont décidé de vivre leur vie.