Europe

L’Ukraine reste en panne de réformes

Le président Petro Porochenko s’efforce de concentrer le pouvoir entre ses mains, alors que les soutiens internationaux de Kiev exigent le renouvellement immédiat du gouvernement dont la coalition a éclaté la semaine dernière

Le président ukrainien Petro Porochenko est revenu vendredi de Washington avec la maigre promesse d’une aide internationale conditionnée à la recomposition de son gouvernement. Elu en mai 2014 à un moment où l’Ukraine venait de perdre la Crimée et voyait l’est de pays sur le point de basculer vers la Russie, ce milliardaire devenu politicien se présentait comme une force réformatrice capable de résister aux coups de boutoirs du voisin russe, promettant à ses citoyens «une nouvelle vie». Près de deux années plus tard, sa réputation internationale est écornée, mais pas encore autant que sa popularité à domicile. Les accusations de népotisme font la une des journaux, la coalition gouvernementale a éclaté la semaine dernière, la crise économique s’est installée dans la durée et la perspective d’une résolution politique du conflit dans l’est du pays apparaît plus éloignée que jamais. De plus, le nom du chef de l’Etat est cité dans l’enquête mondiale révélée dimanche sur les sociétés-écrans du Panama.

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Cette marée basse révèle un Petro Porochenko manœuvrant pour concentrer tout le pouvoir entre ses mains, orchestrant la nomination de proches. Le système politique ukrainien continue de reposer sur des intérêts économiques négociés en coulisse. Les appuis occidentaux ne sont plus dupes. En décembre, le vice-président américain Joe Biden, de passage à Kiev, avait lâché que la corruption dévorait l’Ukraine «comme un cancer».

Le parlement ukrainien, encore largement sous l’influence d’une poignée d’oligarques (dont Petro Porochenko) régnant sur l’économie du pays, a finalement poussé dehors mardi le très controversé procureur général Viktor Chokine. Ce dernier était accusé depuis plusieurs mois de bloquer invariablement les enquêtes de corruption mettant en cause tout aussi bien les piliers du pouvoir actuel que ceux du pouvoir précédent, renversé par la «révolution de la dignité» de février 2014 – également appelée «Maïdan». Or, le président a choisi le bras droit de Viktor Chokine pour le remplacer, un homme dont la loyauté lui est tout aussi acquise. L’opposition dénonce une purge menée contre les réformistes au sein du parquet général, et le retour de personnages liés au régime renversé de Viktor Ianoukovitch.

La première grosse fissure était apparue en février dernier, lorsque le ministre de l’Economie, Aivaras Abromavicius, avait donné sa démission, pointant du doigt le rôle central dans le blocage des réformes joué par un vieil ami du président, l’homme d’affaires Ihor Kononenko. Petro Porochenko s’était alors contenté d’arbitrer le conflit en rejetant la démission d’Abromavicius, qui conserve à ce jour le portefeuille de l’Economie.

La recomposition du gouvernement réclamée

Au cours du mois de mars, plusieurs députés du Bloc Petro Porochenko (BPP), le cœur de la coalition au pouvoir, ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme des «combines malhonnêtes systématiques» au sein du parti. «La corruption pénètre absolument partout», dénonce Egor Firsov, l’un des députés en question, qui a été exclu sur-le-champs. Selon lui, les dirigeants du parti «sont uniquement intéressés par le contrôle des flux financiers de la corruption» et le président «est parfaitement au courant».

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Le problème le plus urgent désormais est la recomposition du gouvernement, réclamée aussi bien par la société civile (70% des Ukrainiens veulent le départ du premier ministre Arseni Iatseniouk) que par les alliés occidentaux. Mais aucun consensus n’existe sur son remplaçant. Petro Porochenko pousse la candidature de Volodymir Groysman, actuel président du parlement. Une perspective qui a contribué à l’éclatement de la coalition gouvernementale. Ne restent que le BPP du président et le Front populaire du premier ministre, qui n’ont ensemble que 222 députés sur les 226 nécessaires pour désigner le futur chef de cabinet.

La ministre des Finances, Natalia Jaresko, populaire dans le monde des affaires et à Washington, un temps candidate, semble hors jeu. «La crise devrait se dénouer autour du 12 avril», avance le politologue ukrainien Vadim Karasiev. «Iatseniouk sera remplacé par Groysman. La coalition peine à être formée, car il manque quelques députés pour constituer une majorité juridiquement acceptable», poursuit l’expert, qui parle de tractations en cours entre Petro Porochenko et Arseni Iatseniouk sur l’attribution des postes ministériels. Or, les sondages montrent que la popularité des deux hommes est à son plus bas. «Une coalition à deux est un pas vers un pouvoir illégitime, critique Dmitri Dobrodomov, ancien membre du BPP. La popularité des deux partis pris ensemble se trouve aujourd’hui à 10-12%.»

Le futur premier ministre va directement atterrir sur des charbons ardents s’il respecte la promesse du président d’accéder aux conditions du FMI pour la prochaine tranche de crédit d’un milliard de dollars. Les observateurs notent qu’il sera forcé de prendre des décisions extrêmement impopulaires, comme augmenter le prix du gaz de 50% et d’autres services publics. Etant donné que le niveau de vie des Ukrainiens a déjà fortement baissé au cours des douze deniers mois, la marge de manœuvre du président Porochenko se rétrécit très rapidement.

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