Bien que sa campagne ait été perturbée par une mystérieuse maladie qui l'a laissé presque défiguré (il affirme avoir été empoisonné par le régime en place), le candidat d'opposition pro-occidental Viktor Iouchtchenko part favori, mais la fraude pourrait servir son rival, l'actuel premier ministre pro-russe Viktor Ianoukovitch. Après deux semaines de suspens, la Commission électorale de Kiev a fini par publier les résultats du premier tour, reconnaissant une légère avance à Viktor Iouchtchenko: 39,87% contre 39,32 à Viktor Ianoukovitch. Le candidat d'opposition affirme que son avance réelle était bien plus importante, et que le pouvoir lui aurait «volé trois millions de voix». Cependant, le résultat officiel a suffi à convaincre les sympathisants de l'opposition que la victoire est possible.

Depuis le premier tour, il y a trois semaines, les porteurs de brassard orange, la couleur de l'opposition, sont toujours plus nombreux à Kiev, tandis que les villes de l'ouest du pays semblent être pavoisées d'avance aux couleurs de la victoire de M. Iouchtchenko. Lors du premier tour, celui-ci a en effet réalisé le plein des voix dans ses bastions d'Ukraine occidentale, obtenant près de 80% des suffrages dans des districts comme Lviv ou Moukachevo, tandis que son rival réalisait des scores équivalents dans l'est du pays, notamment dans son bastion de Donetsk.

Viktor Iouchtchenko a obtenu le ralliement du Parti socialiste, dont le candidat, Viktor Moroz, avait obtenu plus de 6% au premier tour, et qui dispose d'un précieux réseau de militants dans l'est du pays. Certains électeurs protestataires du candidat communiste Simonenko devraient aussi se rallier à un vote anti-pouvoir. Viktor Iouchtchenko veille enfin à éviter les dérapages nationalistes ukrainiens de son équipe, et utilise le plus fréquemment possible la langue russe pour s'adresser aux électeurs de l'est du pays.

Le staff de campagne de l'opposition prévoit de renforcer les équipes d'observateurs en Ukraine orientale, mais Viktor Iouchtchenko concentre néanmoins l'essentiel de ses moyens à Kiev, dans les régions centrales et sur la côte de la mer Noire: c'est ici qu'il peut creuser l'écart avec son rival.

Folles rumeurs

Depuis trois semaines, l'Ukraine est la proie des rumeurs les plus folles: que se passera-t-il au soir du second tour? Trois scénarios semblent possibles. Les sympathisants de l'opposition se révolteraient à l'annonce d'une improbable victoire de Viktor Ianoukovitch, notamment dans l'ouest du pays, mais le régime pourrait prendre argument sur les fraudes, les malversations et d'éventuels incidents pour annuler le scrutin. Même si la Commission électorale n'ose pas prendre cette responsabilité, une plainte peut toujours être déposée devant le Tribunal suprême. Dans cette hypothèse, l'actuel président, Leonid Koutchma, gagnerait plusieurs mois de tranquillité avant l'organisation d'un autre scrutin.

La plupart des analystes reconnaissent cependant que ce scénario est de moins en moins probable, car le gouvernement aurait pu jouer la carte des provocations massives dès le premier tour. En fait, l'hypothèse d'une reconnaissance de la victoire de Viktor Iouchtchenko et d'une passation tranquille et négociée du pouvoir ne peut pas être exclue. «Pour Leonid Koutchma et ses proches, l'essentiel est d'obtenir des garanties d'immunité judiciaire sur des affaires délicates, comme l'assassinat du journaliste Gongadzé», expliquait au lendemain du premier tour le sociologue Miroslav Popovych, de l'Université de Kiev.

«Viktor Ianoukovitch est le plus mauvais candidat que le régime pouvait présenter. En fait, ce n'est qu'un pion, que le clan Koutchma n'hésitera pas à sacrifier.» Même d'un point de vue économico-mafieux, Viktor Ianoukovitch ne peut guère compter que sur le soutien résolu du clan de Donetsk, la ville dont il a longtemps été gouverneur. Au dire des experts, les autres clans affairistes du pays, notamment celui de Dnipropetrovsk, prennent une attitude de plus en plus réservée, en attendant de voir l'issue du match.