L’accord d’association entre l’Union européenne (UE) et l’Ukraine ne sera pas signé comme prévu lors du sommet européen les 28 et 29 novembre à Vilnius. Le chantier ouvert il y a quatre ans a été suspendu jeudi par décret du premier ministre ukrainien Mykola Azarov. Quelques heures plus tôt, le parlement avait rejeté une législation qui aurait permis à l’opposante Ioulia Timochenko de se faire soigner à l’étranger. Jugée coupable de trafic d’influence alors qu’elle était première ministre, elle purge une peine de 7 ans de prison et souffre d’une hernie discale.

«L’Ukraine va rester dans la voie de l’intégration dans l’UE», a tempéré hier le président Viktor Ianoukovitch alors qu’il se trouvait à Vienne. Mais il n’a pas convaincu. Un dirigeant de l’opposition, Arseni Iatseniouk, un proche de Ioulia Timochenko, a accusé le chef de l’Etat de «haute trahison». «C’est une raison de demander sa destitution et la démission du gouvernement», a-t-il avancé. Un autre opposant, Vitali Kovaltchouk, du parti Oudar du boxeur Vitali Kli­tschko, a estimé que le premier ministre Mykola Azarov avait commis «un crime». «Nous demandons de l’entendre immédiatement sur les raisons pour lesquelles il a violé la loi du pays», a-t-il dit.

«C’est une déception immense pour les Ukrainiens qui sont, selon des sondages, en majorité favorables à un rapprochement avec l’UE, observe Michael Leigh, politologue chez German Marshall Fund, un centre de recherches et d’analyses basé à Bruxelles. La population prend acte que l’élite politique a mis ses intérêts personnels et immédiats avant ceux du pays.» Il affirme aussi que la frustration touche autant les Ukrainiens de l’ouest, géographiquement proches de l’Europe occidentale, que les russophones, traditionnellement pro-Moscou.

Une manifestation antigouvernementale avait déjà été conviée pour dimanche à Kiev, la capitale. Selon un observateur de la région, la décision de couper les liens avec l’UE pourrait galvaniser l’opposition. Michael Leigh ne pense toutefois pas qu’une nouvelle Révolution orange, comme celle de fin 2004, couve sous les cendres. «La tragédie est que les dirigeants de cette révolution, y compris Ioulia Timochenko, n’ont pas tenu leurs engagements.» En revanche, le politologue craint qu’une fuite des cerveaux et l’immigration ne fassent saigner davantage un pays déjà enfoncé dans une profonde crise.

Est-on vraiment arrivé à un point de non-retour? «La réponse se trouve au sein de l’UE, affirme le politologue. Il y avait certes un consensus pour ramener l’Ukraine dans le giron européen, mais l’engagement était à des degrés divers. Désormais, ce n’est pas certain de retrouver ce consensus.» Pour Michael Leigh, les dirigeants ukrainiens sont mal inspirés pour ne pas profiter de la main tendue des Européens. «Un accord d’association aurait donné un coup de fouet au développement économique du pays, poursuit-il. Il n’aurait en même temps pas empêché le pays de signer un accord de libre-échange avec la Russie.»

La stratégie adoptée par le président Viktor Ianoukovitch n’est toutefois pas arrivée hier comme une surprise. D’une part, Moscou n’a pas cessé de faire pression sur Kiev, lui enjoignant d’adhérer à l’union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan. Par ailleurs, il n’a pas hésité à prendre plusieurs mesures punitives pour dissuader tout rapprochement avec l’UE: interdiction d’importer certains produits ukrainiens, interdiction de transit, menaces de fermer le robinet de gaz, réclamation de paiement des arriérés dans des délais très courts.

Outre le potentiel économique que représente l’Ukraine en termes de marché et de ressources naturelles, le président Vladimir Poutine a également un intérêt stratégique à garder son voisin du sud-ouest sous son influence. En 1997, un accord a été signé pour maintenir une flotte d’une trentaine de navires de guerre à Sébastopol, port stratégique de la mer Noire, jusqu’en 2042, contre 100 millions de dollars par année.

Ces derniers mois, les Européens ont proposé toute une panoplie d’aides – soutien technique et financier, ouverture des marchés, livraison de gaz pour casser la dépendance vis-à-vis de la Russie, programme de formation – pour contrecarrer Moscou. «En fin de compte, l’Ukraine a opté pour l’aide russe qui, contrairement à celle de l’UE, est accordée sans aucune condition de bonne gouvernance», fait remarquer un observateur avisé.

Selon un politologue, «l’élite politique a mis ses intérêts personnels et immédiats avant ceux du pays»