Le destin de l'Ukraine se joue en partie à Genève, lors de négociations entre Russes et Américains lundi 10 janvier. A cette occasion, Le Temps a voulu comprendre plusieurs point de vue sur ce pays dont le devenir est au coeur de tensions géopolitiques d'une extrême intensité.

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Dans la moiteur de l’été russe, sans crier gare, une petite bombe était publiée sur le site internet du Kremlin, en russe et en anglais: un long article signé par Vladimir Poutine lui-même, au titre on ne peut plus clair: «De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens». Paru après un premier regain de tensions et des mouvements de troupes russes au mois d’avril, le texte fait date. Il éclaire une fois pour toutes la mission que s’est fixée le chef du Kremlin vis-à-vis de l’Ukraine.

«Un seul et même peuple»

Poutine réitère ainsi dès la deuxième ligne sa conviction, maintes fois répétée en public: pour lui, Russes et Ukrainiens ne sont qu’un seul et même peuple («один народ») issu de la même histoire. Insistant sur le berceau géographique qu’est la Rus’ de Kiev au IXe siècle, il met l’accent sur les origines spirituelle – le grand-prince Vladimir Ier convertit la Rus’ à l’orthodoxie en 988 –, ethnique et linguistique communes aux deux nations – ou plutôt à cette nation unique.

Et s’il rappelle les fragmentations et brassages nés des invasions mongoles des XIIIe et XIVe siècles, le président russe se base sur cette origine commune pour décréter «l’unité» des deux peuples. Son interprétation très synthétique et orientée de l’histoire, des développements et particularismes des siècles suivants jusqu’à la révolution de Maïdan en 2014, a logiquement provoqué un tollé à Kiev.

Des frontières qui n’ont aucune consistance

Vladimir Poutine, ancien agent du KGB soviétique, a été élevé dans une URSS où les frontières entre (ex-)Républiques socialistes ne signifiaient pas grand-chose. Dans son texte, il fustige au passage la décision du pouvoir communiste de «donner» la Crimée à la RSS d’Ukraine en 1954. Elle sera annexée – «réintégrée», comme certains disent à Moscou – par la Russie en 2014.

Mais pour lui, si un «mur» s’est ensuite dressé entre Kiev et Moscou, véritable «tragédie», c’est l’œuvre de l’Occident, qui souhaiterait diviser et éloigner les deux peuples frères au mépris de la volonté des populations. A travers son article et d’autres prises de parole récentes, le sujet apparaît comme sensible, voire chargé émotionnellement pour Poutine. Une «obsession ukrainienne», raille-t-on à l’Ouest. En décembre dernier, il va jusqu’à parler de situation comparable à un «génocide» dans l’est de l’Ukraine au sujet des habitants russophones du Donbass.

Une mission face à l’histoire

«Il ne fait aucun doute qu’il a tenu à signer lui-même cet article, de sa propre initiative, affirme Fiodor Loukianov, géopolitologue de premier plan en Russie, réputé proche du Kremlin. «Il s’agissait de donner enfin le point de vue russe, selon lequel la situation actuelle n’est plus possible. Poutine accepte qu’il y ait deux Etats mais dans sa logique, l’Ukraine ne peut exister que si elle se «finlandise» [référence à la neutralité de la Finlande d’après-guerre] entre le bloc occidental et la Russie. Elle se doit de garder de bonnes relations avec son voisin russe, car c’est naturel, elle est de loin l’ancienne république la plus proche de nous. Si au contraire elle tend trop vers l’Ouest, alors cette dynamique doit être déconstruite.»

De nombreux observateurs pensent que Vladimir Poutine se sent investi d’une mission par-devant l’histoire russe. Soucieux de son héritage, lui qui a quelque peu délaissé la gestion interne du pays pour l’international semble voir l’Ukraine comme son grand dossier à boucler.

L’objectif absolu étant bien sûr d’éviter une potentielle adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, dont Moscou n’a jamais cessé de dénoncer l’extension vers l’Est. Et a minima, d’éviter que l’Ukraine ne devienne, à la porte de la Russie, une plateforme atlantiste, une sorte de porte-avions américain, selon le mot repris par de nombreux experts. «C’est une question de vie ou de mort», déclarait même récemment le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

Une architecture de sécurité caduque aux yeux de Poutine

«Poutine ignore les critiques occidentales et dresse le constat que l’architecture de sécurité qui demeure en Europe est un résidu de la guerre froide, qui n’a plus cours», ajoute Fiodor Loukianov. «Il avait déjà dit à George Bush en 2008, lors du sommet de l’OTAN à Bucarest, «ne touchez pas à l’Ukraine», un pays qu’il voit comme créé de manière artificielle.»

Pour Andreï Kortounov, directeur du Conseil russe pour les affaires internationales (RIAC), «l’Ukraine politique est devenue hostile à la Russie. Le point de vue donné récemment par M. Poutine est très largement partagé au sein du pouvoir russe, tout le monde est sur la même ligne. Fondée ou pas, il y a une crainte d’un potentiel danger à nos portes venant de l’Ukraine, où par ailleurs Poutine estime que la culture et la langue russes sont attaquées, rabotées. Ses amis (oligarques proches de Moscou) sont traînés devant la justice, des chaînes de télévision russophones ferment… Il sait qu’il ne peut pas renverser ce mouvement, mais il espère au moins le freiner.»

«L’Ukraine n’existe pas vraiment»

De 2013 à 2020, le délégué officieux et maître à penser du Kremlin pour l’Ukraine était le très conservateur «cardinal gris» Vladislav Sourkov, qui voyait l’Ukraine comme devant inexorablement être sous influence, voire contrôle russe. Sur le départ voici deux ans, il déclarait: «L’Ukraine n’existe pas vraiment. Il n’y a qu’une brochure de l’Ukraine, il n’y a pas d’Ukraine.»

Sourkov a été retiré de son poste. Mais depuis, le Kremlin, qui a tendance à voir la Russie comme une forteresse assiégée, a pourtant passé la vitesse supérieure dans son coup de pression à l’Ukraine et au bloc occidental, troupes à l’appui. Il semble désormais prêt à tout pour forcer la révision de la situation sécuritaire au menu des discussions russo-américaines du 10 janvier à Genève.