L’Ukraine veut effacer sa mémoire soviétique

Europe Nouvelles lois périlleuses votées

Jamais, depuis qu’elle a acquis son indépendance de l’Union soviétique, en 1991, l’Ukraine n’avait été si vite et si loin sur la voie de la «désoviétisation». Jeudi 9 avril, le parlement de Kiev a adopté une série de quatre lois mémorielles qui proposent au pays une révolution mentale aussi profonde que périlleuse.

Le premier de ces textes condamne «les régimes totalitaires communiste et nazi en Ukraine» et interdit «toute négation publique» de leur «caractère criminel» ainsi que toute utilisation publique de leurs symboles, sauf à des fins éducatives, scientifiques ou dans les cimetières. Le fait de jouer en public l’hymne soviétique sera, par exemple, passible de 5 ans de prison. Les activités des partis ou des médias faisant l’apologie des régimes nazi et communiste pourront être suspendues, ce qui fait planer une menace sur le Parti communiste. Autre élément emblématique: les nombreuses localités ou voies publiques dont les noms font référence au régime soviétique devront être rebaptisées et les statues des dirigeants soviétiques déboulonnées.

Une autre loi se propose de garantir «l’honneur et la mémoire» des «combattants pour l’indépendance de l’Ukraine au XXe siècle» et de leur offrir un statut légal. Sont donc concernés les membres de la très controversée Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), qui a affronté l’Armée rouge, mais a aussi, avant de les combattre, collaboré avec les nazis et perpétré des massacres, notamment de Polonais et de juifs.

Enfin, l’intégralité des archives du KGB sera déclassifiée et placée sous le contrôle de l’Institut de la mémoire nationale, une structure qui a été largement associée à l’élaboration des lois du 9 avril et avait été pensée, à sa création en 2006, comme une instance de ­décommunisation et de construction d’une narration historique «officielle».

Réécriture de l’Histoire

Plusieurs historiens ont fait part de leurs inquiétudes quant à l’appropriation par le législateur de l’écriture de l’Histoire par des textes qui rappellent les lois russes interdisant la «propagande nazie». Les écrits académiques abordant la période soviétique sous l’angle «non criminel» seront-ils qualifiés de propagande, tombant ainsi sous le coup de l’interdiction?

Reste que ces lois, assez proches des mesures prises dans les années 1990 par la Pologne ou les Etats baltes, étaient très attendues par une grande partie de la société ukrainienne, pour qui l’idée de renvoyer dos à dos les oppressions soviétique et nazie sonne comme une évidence. Ni dans l’immédiat après-indépendance, quand le Parti communiste avait été brièvement interdit, ni après la Révolution orange de 2004-2005, qui s’était accompagnée de quelques mesures symboliques, les autorités n’avaient aussi fortement engagé le pays vers une telle désoviétisation de la sphère publique.

Sur fond de guerre officieuse

Le contexte de guerre – non déclarée – avec la Russie a ajouté à cette attente, tant l’agression russe est perçue comme une réminiscence de l’impérialisme soviétique. Mais c’est aussi ce contexte qui a alimenté les nombreuses critiques ayant accompagné le vote – dans l’urgence et sans débat contradictoire de ces lois. Si les clivages entre l’ouest et l’est du pays se sont largement estompés après la «révolution de Maïdan» et à la faveur de la guerre, l’Histoire reste, en Ukraine, un champ de bataille. Cette plongée brutale dans le passé est tout sauf une invitation au consensus national. Au printemps 2014, dans le Donbass, les premières mobilisations anti-Kiev ont souvent eu lieu au pied des statues de Lénine, parfois pour protester contre des projets, alors imaginaires, de démontage.

Plus largement, les lois mémorielles du 9 avril ne se contentent pas de condamner les crimes du régime soviétique: elles le rejettent en bloc. Et ce alors même que les septante ans de communisme ne se réduisent pas, dans l’esprit de nombreux Ukrainiens, à la seule expérience de l’oppression. Le débat est d’autant plus miné que ces crimes, s’ils ont été infiniment plus étudiés et dénoncés en Ukraine qu’en Russie, n’ont jamais été jugés. La lustration des anciennes élites n’a pas eu lieu.