Brésil

Lula s’est rendu et a commencé à purger sa peine

Le prisonnier le plus célèbre du Brésil a transformé son arrestation en démonstration politique. Son parti n’exclut pas qu’il soit remis en liberté avant le début de la campagne présidentielle

Ce fut une reddition pas comme les autres. «Bravade» pour les uns, coup de génie politique pour les autres. Depuis samedi soir, Luiz Inacio Lula da Silva, condamné à 12 ans et 1 mois de prison pour corruption passive et blanchiment d’argent, est le prisonnier le plus célèbre du Brésil, dont il fut le président entre 2003 et 2011.

Reconnu coupable en appel d’avoir reçu un triplex d’une entreprise du bâtiment en échange de juteux contrats avec le groupe pétrolier Petrobras, l’ancien chef de l’Etat et leader du Parti des travailleurs (PT) a commencé à purger sa peine dans une cellule de 15 m2, sans barreaux, à Curitiba (sud). C’est l’épilogue de trois jours de tension, depuis que la Cour suprême lui a refusé un habeas corpus, dans la nuit du jeudi 4 avril. Toujours attentif à son image, Lula s’est rendu comme il l’a voulu, dans les bras du peuple. «Il a fait de son arrestation un meeting retransmis intégralement et en direct à la télé», écrit le politologue Mauricio Santoro.

Nouveau délai

Sommé de se présenter volontairement avant la date butoir du vendredi 5 avril à 17 heures locales, le chef de file de la gauche brésilienne ne s’est pas exécuté, négociant un nouveau délai, pour le lendemain, après une messe à la mémoire de son épouse, qui a viré au manifeste politique. Les policiers ont dû aller le chercher dans son fief du syndicat des métallurgistes de São Bernardo do Campo, où il avait entamé sa fulgurante trajectoire, sous la dictature (1964-1985). C’est là que l’ancien leader syndical s’était retranché, parmi des milliers de partisans venus former un «corridor humain» pour empêcher sa reddition. Samedi en fin d’après-midi, la police a dû poser un ultimatum pour que les plus irréductibles acceptent finalement d’ouvrir le passage. Il est alors 18h40, heure locale.

Avec cette résistance, «Lula écorne encore plus son image», réprouvait un commentateur sur Globo News. Mais pour l’intéressé, il n’était pas question d’offrir le spectacle de l’icône déchue, qui irait «tête basse à l’abattoir», le «rêve de consommation» de ses détracteurs, selon lui. Il se présente en effet comme un prisonnier politique, victime d’une justice au service de la droite. «Ils ne veulent pas que je sois candidat», accuse celui qui, malgré sa condamnation, reste en tête des sondages pour la présidentielle d’octobre, avec 34 à 37% d’intentions de vote, très loin devant ses adversaires.

Et maintenant? La gauche, dont il est depuis quarante ans la figure tutélaire, va devoir tourner la page. «Lula lui-même est conscient de son rôle dans cette difficile transition, écrit le politologue Frederico de Almeida. Son discours en forme de bilan et de testament l’a montré.» «J’ai commis le crime de permettre aux Noirs et aux pauvres d’aller à l’université, de manger de la viande et de prendre l’avion, et c’est à cause de ce crime que j’ai déjà dix procès contre moi», a accusé l’intéressé dans une allocution de 55 minutes intégralement retransmise à la télé.

Remise en liberté avant la campagne?

Pour certains, Lula a paru désigner des héritiers en rendant hommage à deux de ses anciens ministres, Fernando Haddad (Education) et Celso Amorim (Affaires étrangères). Il a également fait l’éloge de deux étoiles montantes de la gauche, la pré-candidate communiste Manuela d’Avila et le leader des sans-logis Guilherme Boulos. Pour l’heure, et malgré l’incarcération de son chef historique, le PT assure qu’il déposera quand même sa candidature, à charge pour la commission électorale de le déclarer inéligible… Le parti n’exclut pas qu’il soit remis en liberté avant le début de la campagne, à la mi-août. La Cour suprême pourrait en effet réexaminer la jurisprudence qui l’a envoyé en prison et selon laquelle l’exécution de la peine commence après le jugement en appel, sans attendre les recours auprès des tribunaux supérieurs.

Euphorie de la droite

A droite, l’incarcération du président le plus populaire de l’histoire du pays a été célébrée par des concerts de klaxons et des pétards. Les politiques se sont montrés plus sobres. Car la justice brésilienne, accusée d’être sélective, est sous forte pression et doit prouver qu’elle ne s’en prend pas qu’au PT, sous peine de décrédibiliser la lutte anti-corruption. Coïncidence ou non, la police fédérale a arrêté le vendredi 6 avril Paulo Vieira de Souza, trésorier officieux du principal adversaire du PT, le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB).

Autre défi posé par cette incarcération: le foro privilegiado, soit le droit pour le chef de l’Etat, les ministres et les parlementaires – dont des dizaines sont accusés de malversations et autres délits – d’être jugés par la Cour suprême, accusée de lenteur et de proximité avec la classe politique. Résultat, ce droit est devenu une garantie d’impunité, la plupart des délits étant prescrits avant d’être jugés. Le Sénat étudie depuis l’an dernier la possibilité de restreindre la portée de ce foro privilegiado.

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