Russie

L’ultime baroud de la pilote ukrainienne Nadejda Savchenko

La militaire ukrainienne, accusée de complicité dans la mort de deux journalistes russes, entame une grève de la faim et de la soif à deux semaines du verdict de la justice russe. L’affaire risque de creuser encore le fossé entre Moscou et l’Occident

Cabrée contre la justice russe et «l’agression russe» contre sa patrie, l’Ukraine, Nadejda Savchenko a gratifié mercredi matin le juge d’un bras d’honneur, au terme des audiences d’un procès dans lequel elle risque 23 ans de prison. Le juge a indiqué que le verdict sera rendu du 21 au 22 mars, mettant un terme à un procès qui se déroule depuis six mois à Donetsk, petite ville russe à la frontière avec l’Ukraine.

La pilote d’hélicoptère ukrainienne âgé de 34 ans, Nadejda Savchenko est accusée par la Russie de complicité dans la mort de deux journalistes de la télévision russe, tués en juin 2014 près de Lougansk (Ukraine) par l’explosion d’obus de mortiers alors qu’ils se trouvaient sur la ligne de front. Selon l’accusation, la militaire guidait les tirs des artilleurs d’«Aïdar», un bataillon de volontaires pro-Kiev. Elle est également accusée d’avoir franchi illégalement la frontière russe, où elle a été arrêtée en juillet 2014.

Nadejda Savchenko affirme qu’elle faisait de la reconnaissance en territoire ennemi, mais n’a jamais aidé les artilleurs à viser. Elle raconte avoir été kidnappée par des séparatistes pro-russes avant le bombardement qui a coûté la vie aux journalistes, puis avoir été livrée quelques jours plus tard aux services secrets russes qui l’ont emmenée contre son gré en Russie.

La défense de Savchenko a présenté au tribunal des écoutes réalisées par les services secrets ukrainiens, où l’on entend un militaire pro-russe annoncer au dirigeant séparatiste Igor Plotnitsky avoir capturé une femme sniper. La conversation a lieu à 10h46 locales. Or, selon l’accusation, le bombardement a eu lieu le même jour entre 11h et midi. Les coordonnées du téléphone portable de Savchenko montreraient en outre qu’elle se trouvait déjà dans la ville de Lougansk (donc entre les mains des séparatistes) au moment du bombardement. La juge a toutefois rejeté toutes les pièces présentées par la défense. Nadejda Savchenko a identifié lors du procès l’un des hommes qui l’aurait forcé à se rendre en Russie, un certain Pavel Karpov. Selon l’un des avocats de Savchenko, Ilia Novikov, Pavel Karpov est le principal agent de liaison entre l’administration présidentielle et la direction de la République populaire de Lougansk (LNR). Celui-ci affirme en revanche n’avoir jamais rencontré Savchenko.

Prenant une dernière fois la parole hier depuis la cage du tribunal de Donetsk où elle a passé tout le procès, Nadejda Savchenko a prévenu qu’elle ne fera pas appel du verdict, car «je ne reconnais ni ma culpabilité, ni le verdict, ni la justice russe». D’humeur plus que jamais combattante, elle a d’ores et déjà entamé une grève de la faim et de la soif. «Il ne reste à la Russie plus que dix jours pour me rendre à l’Ukraine», a-t-elle lancé au tribunal.

Se sachant au cœur de tractations entre Moscou et Kiev, elle a décidé de monter les enchères: «Pendant qu’ils négocieront à propos de moi, la vie me quittera progressivement. La Russie me rendra forcément à l’Ukraine, morte ou vive!» Savchenko a déjà observé une grève de la faim de plus de quatre-vingts jours il y a un an, mais c’est la première fois qu’elle y ajoute une grève de la soif. L’un de ses avocats, Mark Feygin, assure cependant que les autorités russes préféreront recourir à l’alimentation forcée plutôt que de risquer sa mort, ce qui affecterait encore davantage l’image du Kremlin.

L’affaire a déjà pris une dimension internationale, alors que le secrétaire d’Etat américain John Kerry et plusieurs chancelleries occidentales ont réclamé que la pilote soit rendue à l’Ukraine, où elle fait figure d’héroïne de la résistance contre ce qui est perçu comme «l’agression russe» dans le Donbass. Selon Mark Feygin, sa cliente pourrait faire l’objet d’un échange avec deux officiers russes des services de renseignement capturés par Kiev dans le Donbass. Nadejda Savchenko s’y est publiquement opposée, refusant en tant «qu’innocente» d’être échangée contre «deux hommes coupables».

L’affaire divise aussi en Russie. Le politologue libéral Anton Orekh estime que «si Savchenko meurt en prison, la honte restera à jamais gravée sur nous. Nos décideurs devraient faire preuve de compassion et trouver une voie de sortie sans perdre la face. Mais leur orgueil le leur interdit, soit parce qu’ils sont allés trop loin, soit parce qu’ils sont incapables de renverser la vapeur». A l’inverse, le politologue pro-Kremlin Sergueï Markov condamne «les attaques publiques contre la Russie au sujet de Savchenko, qui ont pour objectif de briser la volonté de la Russie. Comme si nous n’avions pas le droit de juger ceux qui nous tuent».

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