Frêle comme une brindille, la jeune fille enveloppée d’un hanbok, le costume traditionnel coréen, fixe l’ambassade du Japon, les poings fermés. Assise sur sa petite chaise le long de ce trottoir du centre de Séoul, elle nargue, imperturbable, le bâtiment en brique aux allures de fortin, comme un reproche historique lancé à chaque diplomate nippon. La jeune fille n’est qu’en bronze, mais elle a réussi à semer la zizanie entre la Corée du Sud et son ancienne puissance colonisatrice nipponne.

Tokyo a demandé le retrait de cette statue de la discorde, érigée en décembre par des associations de défense des «femmes de réconfort» coréennes, qui furent forcées à la prostitution par l’armée impériale entre 1937 et 1945. Mais Séoul fait la sourde oreille, et, le 1er mars, le président Lee Myung-bak a solennellement appelé le Japon à faire un geste en direction des 62 dernières Sud-Coréennes rescapées de cet enfer.

200 000 esclaves

Le temps presse, car le groupe se réduit comme peau de chagrin, grignoté par les ans. Le mois dernier, les funérailles d’une femme de réconfort se sont déroulées dans l’indifférence générale à Gwanju. Kim Bok-dong, 86 ans, fait partie de celles qui lutteront jusqu’au bout. Chaque mercredi sans faute, elle se rend devant l’ambassade pour réclamer des excuses officielles et des compensations du gouvernement japonais, qui n’a jamais admis sa responsabilité dans ce drame. «Si j’avais su que ce combat durerait si longtemps je ne l’aurais pas commencé», admet la vieille dame, derrière ses lunettes de soleil.

Sa vie a basculé à 14 ans, à Yangsan, dans sa campagne natale de la province du Gyeongsangnam, au sud-est de la péninsule. Fille de paysanne, elle est réquisitionnée par le pouvoir colonial qui occupe la péninsule depuis 1910. «Le Japonais a dit à mes parents que je devais travailler dans une usine d’uniforme militaire et que je pourrai rentrer dans trois ans pour me marier.» En réalité, l’adolescente se retrouve à Canton, occupé par l’armée nippone, où enfermée dans un baraquement en bois, elle est rebaptisée Fuyuko. Examinée par un médecin, elle comprend soudain la sinistre mascarade. «J’ai voulu m’enfuir, il m’a frappé au visage.» Puis l’enfer commence, à un rythme industriel. «En général, je recevais 15 soldats par jour. Mais le week-end c’était beaucoup plus, on travaillait le samedi de 12 heures à 17 heures et le dimanche dès 8 heures du matin», se souvient Kim.

Elle fait partie des 200 000 femmes de l’Asie colonisée, selon les historiens, souvent adolescentes, qui furent réquisitionnées de force par l’armée de Hirohito pour soulager les besoins sexuels des soldats, dans l’ordre, l’hygiène et la discipline. Un esclavagisme sexuel de masse mis en place en 1937, au lendemain du massacre de Nankin afin de donner un soupçon de respectabilité à l’armée impériale, dont les viols avaient été dénoncés par l’Occident. Chaque garnison possède son «centre de délassement» où les soldats viennent satisfaire leurs besoins, selon des horaires réglementés, avec la bénédiction de la hiérarchie. Avec seulement deux jours de «repos» par mois, les femmes sont corvéables à merci, et nombre succombent sur place.

Fuyuko est trimballée de garnisons en bordels à travers toute l’Asie, au gré des conquêtes de l’armée qui fait main basse sur l’essentiel de l’Asie du Sud-Est durant la Seconde Guerre mondiale. Elle se souvient d’avoir «soulagé» les soldats en Thaïlande, à Hongkong, puis en Malaisie, en passant par Singapour, Sumatra ou Java.

Passé enfoui

Coupée du monde, elle ne sait pas en 1945 que son pays vient d’être libéré et que l’empire nippon vacille. «Un jour, nous avons vu les soldats préparer leur paquetage et tout à coup des militaires américains sont entrés dans le camp», se souvient la petite dame. Elle retrouve à 22 ans sa terre natale avec un destin brisé. Humiliation ultime, elle doit révéler à sa mère son passé honteux. Le passage des corps l’a épuisé et lui interdit d’avoir un enfant.

Jusqu’en 1992, Kim va enfouir son passé, pour tenter de refaire sa vie. Avant de témoigner auprès des autorités pour demander des excuses et des compensations du Japon qui maintient que tous les différends de l’ère coloniale ont été réglés par un traité bilatéral conclu en 1965. Un «coming out» douloureux qui lui vaut d’être abandonné par une partie de sa famille, qui préfère que ce drame reste sous le boisseau. «Ma sœur a coupé tout contact. Alors je continue ma vie dans la solitude», explique Kim. Avec l’espoir ténu d’obtenir gain de cause avant qu’il ne soit trop tard.