Les débris jonchent la chaussée détrempée, épars. Le choc, d'une violence extrême, a projeté la puissante berline dans une série de tonneaux, avant que celle-ci ne s'immobilise cent mètres plus loin, disloquée. Dans le petit matin gris et humide de ce samedi 11octobre, les policiers dépêchés sur les lieux découvrent la scène, impuissants. Le conducteur n'avait guère de chances de survivre à une telle embardée.

Jörg Haider, le dirigeant emblématique de l'extrême droite autrichienne, est mort tôt samedi matin à la suite d'un accident de la circulation, tandis qu'il regagnait sa maison de famille après une soirée animée à Klagenfurt, la capitale du Land de Carinthie (sud). A 58 ans, le gouverneur de la province s'apprêtait à célébrer les 90ans de sa mère Dorothea à Bärental, un petit bourg de montagne situé non loin de la frontière slovène. L'accident s'est produit à 12km en amont, à l'entrée du village de Lambichl. En doublant un autre véhicule, il a perdu le contrôle de sa Volkswagen Phaeton à 1h18 du matin et heurté un panneau de signalisation, avant de percuter à pleine vitesse un poteau de clôture en béton, puis une bouche d'incendie. Grièvement blessé à la tête, à la poitrine et à la colonne vertébrale, il est mort quelques minutes plus tard dans l'ambulance le transportant à l'hôpital de Klagenfurt.

Cause probable de l'accident, la vitesse. Dimanche, le Parquet de Klagenfurt a confirmé que Jörg Haider, qui avait bien bouclé sa ceinture de sécurité, roulait à 142km/h lorsqu'il a quitté la route. Soit plus de deux fois la vitesse autorisée à l'entrée de Lambichl. Amateur de bolides, Jörg Haider n'en était pas à son premier accident. Sur la même route, en mars 1993, il avait déjà perdu le contrôle de son véhicule et fini sa course dans un champ, ne survivant que miraculeusement à ce premier avertissement.

La nouvelle de sa mort a semé la consternation en Autriche. Avec ses vestes traditionnelles, ses cravates bariolées et ses déclarations tonitruantes aux accents xénophobes et antisémites, Jörg Haider détonnait au sein d'une classe politique austère et compassée. Dès samedi matin, le président de la République, le social-démocrate Heinz Fischer a été le premier à prendre la parole, évoquant une véritable «tragédie humaine», saluant la mémoire d'«un homme politique de grand talent», qui a su «susciter l'enthousiasme mais aussi de fermes critiques». «Pour nous, c'est la fin du monde», a déclaré Stefan Petzner, le secrétaire général du BZÖ, la voix brisée par l'émotion. Bras droit de Jörg Haider en politique, Stefan Petzner avait quelques heures plus tôt raccompagné son ami jusqu'à son véhicule, avant que ce dernier ne reprenne la route pour Bärental. Il a été désigné hier à la tête du BZÖ.

Plutôt en retrait sur la scène politique nationale ces dernières années, le tribun populiste était entré en politique à l'âge de 20 ans, avant de prendre en 1986 le contrôle du Parti libéral (FPÖ), un petit mouvement extrémiste jusqu'alors sans envergure, fondé par des nostalgiques du IIIe Reich. Il n'aura de cesse de dénoncer «la mise sous coupe réglée» de l'Autriche par les deux grands partis traditionnels, sociaux-démocrates du SPÖ et conservateurs de l'ÖVP, habitués depuis des décennies à se répartir les portefeuilles ministériels au sein de «grandes coalitions».

A la tête du FPÖ, Jörg Haider obtient 26,9% des voix lors des législatives de 1999, forçant l'ÖVP de Wolfgang Schüssel à constituer une coalition controversée et précipitant des sanctions européennes à l'encontre de l'Autriche.

La disparition de Jörg Haider laisse le champ libre à l'autre dirigeant d'extrême droite, Heinz-Christian Strache, parvenu à la tête du FPÖ en 2005 après une mutinerie des jeunes cadres contre Jörg Haider, taxé de pusillanimité à l'épreuve du pouvoir. Lors des législatives du 28 septembre, le FPÖ avait remporté 17,5% des suffrages, et le BZÖ 10,7%. Quelques jours plus tard, les deux dirigeants avaient esquissé un rapprochement tactique autour d'un «programme économique» commun, dans la perspective des négociations pour la formation d'un nouveau gouvernement de coalition. Orphelin de Jörg Haider, le BZÖ risque désormais d'être avalé par le FPÖ, sans autre forme de procès.