C’est l’un des derniers grands procès du nazisme qui s’ouvre aujourd’hui devant la Cour d’assises de Munich. John Demjanjuk, 89 ans, apatride, est accusé d’avoir participé au meurtre de 27 900 Juifs entre mars et septembre 1943 dans le camp d’extermination de Sobibor (aujourd’hui en Pologne) où il aurait travaillé comme gardien, selon l’acte d’accusation.

La comparution de Demjanjuk est l’aboutissement d’une longue bataille judiciaire. L’accusé avait été livré en mai par les Etats-Unis, où il vivait modestement depuis 1952. En 1993, il avait échappé de justesse à la peine de mort en Israël, à l’issue d’un premier procès. La nouvelle inculpation de Demjanjuk est à mettre au compte de la cellule de Ludwigsburg, chargée en Allemagne de la poursuite des criminels nazis.

John Demjanjuk est selon l’accusation Iwan Demjanjuk, un conducteur de tracteur de kolkhoze ukrainien enrôlé de force par l’armée soviétique à 20 ans, en 1940. En 1942, Demjanjuk est capturé par les nazis. Des millions de soldats soviétiques, faits prisonniers par la Wehrmacht, périront dans les camps nazis. Demjanjuk aurait alors accepté l’offre de collaborer avec les nazis. Des milliers d’Ukrainiens, de Lettons, d’Estoniens, de Lituaniens et de Polonais, souvent redoutés par les prisonniers pour leur cruauté, ont ainsi collaboré à la machine d’extermination nazie. Demjanjuk aurait d’abord surveillé des prisonniers juifs contraints de travailler dans une exploitation agricole, avant d’être affecté à Sobibor et au camp de concentration de Flossenbürg (près de la République tchèque).

Après la guerre, Demjanjuk parvient à rejoindre les Etats-Unis en 1952 en se faisant passer pour une victime des déplacements forcés imposés par les nazis aux soldats de l’Armée rouge. Son probable passé nazi passe alors inaperçu. Les documents présentés par le réfugié font pourtant état d’un ancien lieu de résidence à Sobibor… Aux Etats-Unis, il adopte le prénom John, et se reconvertit dans la réparation de voitures.

Ce n’est que bien plus tard que les chasseurs de nazis retrouvent sa trace, convaincus dans un premier temps d’avoir affaire à Iwan le Terrible, le redouté gardien de Treblinka. Demjanjuk est livré à Israël en 1986. Il est condamné à mort en 1988, à l’issue d’un procès-fleuve, pour la participation au meurtre de 800 000 juifs. Il sera relâché en 1993 en raison de doutes sur son identité. Demjanjuk aura passé sept ans dans les geôles israéliennes dont cinq ans dans le couloir de la mort.

Mais les choses ne s’arrêtent pas là pour autant. La cellule de Ludwigsburg reprend en effet le dossier à zéro. Depuis 1958, cette administration ad hoc traque depuis le sud-ouest du pays les nazis responsables de crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis à l’étranger. Kurt Schrimm, 60 ans, dirige les lieux depuis 2000. 1,6 million de fiches cartonnées tapissent les murs de ce bâtiment officiel comme il en existe tant d’autres en Allemagne. A Ludwigsburg sont consignés les noms de 692 000 personnes soupçonnées d’avoir participé aux crimes nazis et de témoins. Les documents attestent de trains de déportation, d’exécutions sommaires, de commandos SS. L’allemand juridique côtoie ici le jargon nazi. Dans les documents consignés à Ludwigsburg, un massacre s’appelle «opération d’épuration», et les commandos d’exécution «groupes d’action».

«Dans le cas de Demjanjuk, le dossier d’accusation est solide», estime Kurt Schrimm dans la presse allemande. Un document d’identité émis par le centre d’extermination de Sobibor (aujourd’hui en Pologne) et retrouvé par ses services sera au centre du procès. Ce document a été établi par les SS à l’issue d’une formation de gardien de camp, suivie à Trawniki. Le document, numéro 1393, porte la mention, annotée à la main «transféré à Sobibor le 27.3.43».

A Munich, une trentaine de rescapés de l’Holocauste ou leurs descendants se constitueront partie civile. Aucun n’a vu Demjanjuk à Sobibor. Les seuls témoignages directs sont des déclarations écrites de témoins aujourd’hui décédés. L’accusation entend donc obtenir une reconnaissance de culpabilité par association: Demjanjuk ayant travaillé à Sobibor, il n’a pu que participer aux crimes nazis, Sobibor ayant été un pur camp d’extermination, sans camp de travail. 27 900 juifs y ont été gazés pendant la période où Demjanjuk s’y est trouvé.

«Que justice soit enfin rendue, ce sont les mots qui se bousculent encore dans ma tête, après tant d’années», assure Jules Schelvis, un Néerlandais de 88 ans, dont le grand-père est mort à Sobibor. «Mon grand-père était un vieil homme, et personne ne l’a épargné. Pourquoi faudrait-il épargner Demjanjuk en raison de son âge?» La défense estime que Demjanjuk qui comparaîtra en fauteuil roulant, ne survivra pas à son procès.