Au milieu d'un flot de gamins turbulents, Valentina, immobile, observe les visiteurs par en dessous. Une vingtaine de petits Colombiens comme elle, enfants de la guerre ou de la misère, s'agitent dans la courette, au cœur d'un quartier résidentiel de classes moyennes de Bogota. «Ici, je peux m'amuser, et on a à manger», susurre la fillette, sous les dizaines de photos d'enfants souriants qui ornent les murs de ciment de la maison modeste.

Depuis vingt ans, les foyers de Bambi, institution financée à 75% par la fondation suisse Aide à l'enfance, hébergent du lundi au samedi des enfants comme cette petite fille au sourire timide: habitants de la rue ou des bidonvilles, affublés d'une ribambelle de frères et sœurs que leurs parents n'arrivent pas à nourrir. En semaine, cette aînée de trois enfants dort et mange dans le foyer; le week-end, elle suit sa mère dans sa tournée des poubelles, où elle récupère cartons et journaux pour les revendre à bas prix. «Tous les lundis, Valentina arrive la faim au ventre», raconte Olga Garcia, responsable du centre.

L'association, qui accueille chaque année 400 enfants dans sept foyers colombiens, tente de sortir les bambins, dont les plus vieux ont 6 ans, de l'extrême pauvreté de leurs familles. La plupart des parents vivent dans les bidonvilles du sud de Bogota, édifiés de bric et de broc sur des collines pelées, ou dans des masures coloniales délabrées du centre-ville déshérité. Pour eux comme pour 23% des Colombiens, se nourrir est une difficulté quotidienne. «Chez eux, ils ne prennent souvent qu'un seul repas, vers 15 heures pour tenir jusqu'au soir», explique Rocio Cepeda, assistante sociale de l'association. Un simple bol d'eau sucrée précède le coucher, souvent à trois ou quatre sur un mauvais matelas.

Ces familles doivent multiplier les petits boulots pour survivre: quelques jours de maçonnerie dans les quartiers riches, la vente de bonbons dans les bus, aux feux rouges… Pendant cette chasse au moindre peso, les enfants en bas âge sont abandonnés à leur sort dans les cabanes de bois et de tôles. «Certains passent toute la journée posés dans un carton, raconte Olga Garcia, devant un bébé aux yeux inexpressifs. Nous les récupérons avec des difficultés motrices.»

Les éducatrices de Bambi, qui prennent les enfants en charge pendant un an, s'efforcent de leur faire rattraper le temps perdu. Parallèlement, elles tentent d'aider les parents à trouver un emploi durable: une formation professionnelle, une simple machine à coudre ou une friteuse, pour vendre des beignets aux carrefours, peuvent suffire à faire décoller une famille. Deux cents adultes, mères célibataires pour la plupart, reçoivent annuellement un tel coup de pouce de la fondation. Mais dans un pays de plus en plus inégal, où la concentration des richesses s'est accrue lors de la dernière décennie, «il est très difficile de trouver un travail vraiment stable, reconnaît Rocio Cepeda. Les parents peuvent perdre leur gagne-pain du jour au lendemain.»

L'afflux croissant des réfugiés complique encore la situation. Chaque jour, près de 780 Colombiens fuient les campagnes pour échapper au conflit entre guérillas marxistes, armée et paramilitaires d'extrême droite. Chassés par les combats et les tueries de civils, la majorité d'entre eux échouent dans les banlieues misérables des grandes villes. «Je suis partie pour Bogota de nuit, avec mes deux enfants et juste les habits que nous portions», raconte ainsi une jeune femme, trop apeurée pour oser identifier les hommes armés qui, quelques mois plus tôt, ont fait irruption dans sa ferme et assassiné son mari.

Dans le quartier où elle s'est réfugiée, sur les hauteurs du sud de Bogota, les cahutes s'entassent de part et d'autre de chemins poussiéreux. C'est là que les assistantes sociales de Bambi ont découvert certaines des familles les plus traumatisées. Leurs enfants, s'ils ont assisté aux combats, pleurent au premier coup de tonnerre, ou se réfugient sous la table s'ils aperçoivent un uniforme. «Ça, c'est juste un avion, explique un gamin de 5 ans les yeux au ciel, dans la cour du foyer. Les hélicoptères, eux, tirent et transportent des soldats.»

Pour ces familles déracinées, qui obtiennent dans le meilleur des cas une aide de l'Etat pour trois mois, les institutions internationales et les associations humanitaires sont souvent le seul recours. La multiplication des foyers Bambi, créés à l'origine à Cali par le médecin suisse Rupert Spillmann, en apporte la preuve. «Avant, nous n'avions quasiment que des enfants de vendeurs de rue, se rappelle Rocio Cepeda, et il nous arrivait d'avoir des places libres. Mais aujourd'hui, avec les réfugiés, on ne sait plus où donner de la tête.» Déjà, la légion des petits frères et petites sœurs de Valentina demande une aide.