Sylvie Goulard: Ces dernières semaines, il y a enfin eu un débat dans l'opinion publique et dans les médias. Grâce notamment à des hommes politiques tels que Valéry Giscard d'Estaing ou à Robert Badinter, on a pu débattre en France de la dimension européenne de la question, au-delà de celle de l'islam. Malheureusement, il n'y a pas eu de débat démocratique devant le parlement. Or, la décision de faire adhérer la Turquie ne relève pas du «domaine réservé» du président de la République. Un débat au parlement, accompagné d'un vote, aurait au contraire conforté la position du président français au Conseil européen des 16 et 17 décembre.
– Les jeux sont-ils faits?
– Je pense que oui. Il y a de fortes chances pour qu'on aille vers l'ouverture de négociations. Chaque pays a, théoriquement, la possibilité d'arrêter l'ouverture des négociations. Mais nous sommes entrés dans une période de grande mollesse. Nos pays se battent pour garder la règle de l'unanimité, mais ne l'utilisent pas. On va donc s'acheminer vers l'adhésion. Ainsi, on franchit une étape essentielle en disant aux Turcs qu'on honore une promesse, et aux citoyens que tout reste ouvert. Le jour où il y aura un vote sur le Traité d'adhésion, dans dix ou quinze ans, on risque fort d'avoir un clash: car les Turcs auront fait d'énormes efforts mais le risque demeure qu'un peuple dise non à un autre peuple.
– Dans vos raisons de refuser l'entrée de la Turquie, quel argument l'emporte?
– La conviction profonde qu'on change la nature du projet européen, et qu'on le fait sans en débattre. Si l'on veut construire autre chose que ce qui a été fait depuis cinquante ans, alors parlons-en! Il y a toujours eu des tensions entre conceptions différentes, au sein de l'Union européenne, mais jusqu'à présent on pouvait entraîner les pays autour d'une colonne vertébrale commune. Le projet central restait la construction d'une Europe politique. Or, au moment où les Français commencent à diffuser avec succès leur idée de «l'Europe puissance», ils lâchent sur la question fondamentale de l'élargissement. A partir du moment où la Turquie sera entrée, il faudra accueillir la Géorgie, le Maghreb, l'Ukraine, pourquoi pas la Russie. On ne peut pas lancer un tel processus en catimini. On peut estimer que la Turquie va évoluer dans les quinze prochaines années, y compris sur la place de l'armée, ou même sur l'égalité hommes-femmes. En revanche les frontières géographiques ne changeront pas.
– Pour vous, la Turquie n'est pas en Europe?
– Elle a un tout petit bout de son territoire en Europe, et elle s'est toujours tournée vers l'Europe soit par intérêt culturel, soit par des conquêtes coloniales. Une partie de son élite se sent profondément européenne. Mais 97% de son territoire et 89% de sa population sont en dehors de l'Europe, dont le territoire ne va pas jusqu'à la frontière de l'Irak et de l'Iran. Par ailleurs, le poids démographique de la Turquie ferait de ce pays le dernier entré et le plus peuplé, disposant ainsi d'un poids très important dans le processus décisionnel, qui n'y résisterait pas. Enfin, le jour où des femmes turques voilées occuperaient des fonctions dans les institutions européennes, leur légitimité, aux yeux des Français, serait diminuée.
Ce n'est pas une position eurosceptique: l'Europe a inventé une méthode extraordinaire, novatrice dans le monde, de coopération pour faire travailler ensemble des pays de manière supranationale. Mais il faut avoir le courage de dire que cette «recette» repose sur des équilibres subtils. L'Union européenne n'est pas extensible à l'infini: ni géographiquement, ni culturellement.
– Les dirigeants actuels n'ont-ils pas fait une croix sur l'Europe puissance?
– Certains capitulent. D'autres se bercent d'illusions. Les plus grands promoteurs de la candidature de la Turquie, (France, Allemagne, Royaume-Uni) sont aussi ceux qui refusent une augmentation du budget communautaire. Le scénario le plus probable est celui de la mort des politiques communes, car il n'y a pas d'argent dans les caisses et le réflexe d'égoïsme sera le plus fort.
– Quelle Europe peut exister avec la Turquie?
– L'Europe du business, avec un faux nez de droits de l'homme. Ainsi chacun pourra faire du business en se donnant bonne conscience. En réalité, nous sommes dans le politiquement correct le plus total. La culpabilité vis-à-vis de l'islam, nourrie du colonialisme passé ou du sort peu enviable réservé aux travailleurs immigrés, est immense. On essaie en permanence de discréditer les adversaires de l'adhésion de la Turquie en les faisant passer pour islamophobes, même lorsque, comme moi, ils se fondent sur d'autres critères. La religion n'est qu'un élément parmi beaucoup d'autres.
– Et la question du génocide arménien?
– On est allé trop loin dans le refus de poser des questions qui dérangent. Je suis choquée que la France ne se soit pas davantage battue pour que la Turquie reconnaisse le génocide arménien. Le retour sur le passé est pourtant nécessaire pour s'intégrer dans l'UE, et pas seulement parce qu'il y a des Arméniens dans le sud de la France. De même, il est inédit qu'on ait autour d'une table 25 Etats membres et un candidat, et que ce candidat ne reconnaisse pas l'un de ces membres – à savoir Chypre – et l'occupe militairement. Les gouvernants ont perdu le sens de la mesure.