Frontières

L’Union européenne en ordre dispersé sur le front migratoire

Convoqués à Bruxelles dimanche pour démêler la crise politique dans laquelle ils sont plongés, les dirigeants de 16 Etats membres ont tenté de dégager des initiatives pour mieux gérer leurs frontières

Se mettre d’accord à quelques-uns à défaut de pouvoir le faire à 28: tel était l’objectif. Ce dimanche à Bruxelles, les dirigeants des 16 Etats membres réunis à l’initiative du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, ont affiché un front hétéroclite pour tenter de sortir de la crise politique survenue dans la foulée de l’épisode de l’Aquarius. Ils ont dû reconnaître l’extraordinaire difficulté, sinon l’impossibilité, pour eux de forger une solution collective sur la politique migratoire.

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On sait qu’il n’y aura pas de solution européenne, ni dimanche, ni lors du Sommet européen

Angela Merkel, chancelière allemande

Allemagne et France plaidaient dimanche pour une coalition de volontaires et des actions menées en petits groupes de pays, faute de mieux. La chancelière Angela Merkel a acté l’échec collectif. «On sait qu’il n’y aura pas de solution européenne, ni dimanche, ni lors du Sommet européen [des 28 et 29 juin]», a-t-elle tranché d’emblée. Avant de prôner des accords bilatéraux ou trilatéraux avec d’autres pays membres pour sortir de l’impasse, notamment sur les renvois de demandeurs d’asile parvenus en Allemagne vers les premiers pays européens d’arrivée, comme le veut son ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer. Le président français, Emmanuel Macron, l’a rejointe un peu plus tard, en admettant lui aussi que la solution se trouverait «soit à 28, soit à quelques-uns».

Une coalition de bonnes volontés pour sortir la tête haute du marasme? Ce n’est pas la première fois que les Européens procèdent de la sorte. Problème: les alliances semblent toujours aussi floues et les pistes mises sur la table restent très divergentes.

Centres de «protection»

Concrètement, les Européens «volontaires» seraient d’accord sur quelques idées: renforcer la protection des frontières extérieures (en renforçant l’agence Frontex) et gérer rapidement les arrivées dans l’Union européenne (UE) en créant par exemple, en Italie ou dans les autres pays du Sud comme l’Espagne, qui l’a d’ailleurs proposé, des «hotspots» renforcés. En d’autres termes, des centres fermés, par exemple à proximité des aéroports, où des experts, y compris du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), viendraient rapidement identifier les personnes pouvant prétendre à la protection dans l’UE et ceux devant rapidement être renvoyés dans un pays tiers d’origine ou de transit.

Mais avant cela, il s’agirait aussi d’empêcher les migrants d’arriver dans l’Union via, comme le souhaite Paris, des centres de «protection» dans les pays tiers d’Afrique, comme à Niamey, au Niger, les dissuadant de s’embarquer en mer.

Plateformes régionales de débarquement

Une autre piste consiste à créer des plateformes régionales de débarquement de migrants sous parrainage du HCR. Des migrants secourus en mer seraient automatiquement renvoyés vers l’Afrique du Nord. Mais Paris aurait des doutes sur la pratique consistant à renvoyer dans des pays tiers sûrs des migrants sauvés dans les eaux territoriales des pays de l’UE. «Cela, c’est du refoulement», souffle une source française.

Qu’obtiendraient Rome, Athènes et Madrid en échange de centres fermés sur leur territoire? De l’argent pour protéger les frontières, mais aussi plus de solidarité, cette fameuse solidarité intra-européenne dans la répartition des demandeurs d’asile. Ceux-ci pourraient ainsi être plus rapidement redistribués vers ces autres pays volontaires, étant entendu que les pays de Visegrad (Pologne, Hongrie, Slovaquie, République tchèque) ne feront pas partie de cette poignée de volontaires…

Sanctions financières

Mais, là encore, l’Italie n’a eu de cesse de demander cette redistribution automatique de migrants dès leur arrivée dans l’UE. Rome estime, comme Paris et Madrid, qu’il faut pouvoir sanctionner financièrement les pays qui refusent la solidarité. Le président du Conseil, Giuseppe Conte, a écarté dimanche toute idée de centres fermés supplémentaires sur le territoire italien. «On en discute avec eux», assurait une autre source diplomatique dimanche après-midi. La Grèce d’Alexis Tsipras accepterait de son côté une aide renforcée et une agence Frontex consolidée, mais estime que ce problème de mouvements secondaires de demandeurs d’asile dans l’UE est créé de toutes pièces et sans fondement. Elle milite toujours pour un vrai partage européen du «fardeau». L’Union, combien de divisions?


Avantage Orban

Et si Viktor Orban était en train de remporter la mise? Le mini-sommet de Bruxelles, ce dimanche, a apporté un début de réponse. Non content d’avoir annoncé à l’avance son absence, le premier ministre hongrois avait obtenu que la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie boycottent aussi cette réunion de travail proposée par la Commission. Or tout le monde semble aujourd’hui s’accommoder de ce refus. L’idée de parvenir, au moins, à un socle commun de principes sur les migrants s’éloigne de plus en plus.

Cette victoire n’est pas formelle. Aucune dérogation ou «opt-out» n’a pour l’heure été accordée à ces pays qu’Emmanuel Macron menace encore de sanctions financières pour non-respect de la solidarité européenne. Mais la fissure est béante. Plus personne n’est prêt à la confrontation au sein d’une UE déboussolée par les migrants. Et l’on voit bien qu’en cyniques Orban et ses alliés sont prêts à utiliser tous les ressorts de cette Union qu’ils vouent aux gémonies pour préserver leur pré carré d’aides communautaires. Le constat fait mal, mais il est clair: pour le moment, Orban a tristement l’avantage.

(Richard Werly)

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