Assez palabré! Les choses sérieuses vont pouvoir commencer. L'Union européenne a donné lundi le coup d'envoi de l'élargissement le plus ambitieux de son histoire. Chypre et dix pays d'Europe centrale et orientale frappent à la porte du «club». L'exercice s'annonce périlleux car il se fera dans le brouillard.

«Historique»: le mot était sur les lèvres de tous les ministres des Affaires étrangères de l'Europe des Vingt-Six réunis à Bruxelles pour une photo de famille qui fera date. «La voie est tracée vers une Europe unie», s'est réjoui le Hongrois Laslo Kovacs. «L'Union devient à partir de ce jour notre projet commun», a renchéri son collègue français, Hubert Védrine.

Une fois épuisées les paroles incantatoires, les Quinze et les onze futurs membres ont conclu des «partenariats pour l'adhésion». Ces «feuilles de route» sur la voie de l'intégration fixent des priorités aux candidats. La Pologne devra par exemple avoir entamé avant la fin de juin la restructuration de son industrie sidérurgique. L'Estonie devra naturaliser les enfants russophones sur son sol et la Bulgarie fermer une centrale nucléaire jugée vétuste.

En échange, l'Union mettra la main au porte-monnaie. Elle financera des infrastructures dans les anciennes républiques socialistes à hauteur de 3 milliards d'écus par an (près de 5 milliards de francs). Un millier d'experts séjourneront en outre dans ces pays et 500 responsables de l'Est viendront suivre une formation en Europe.

Les Quinze se réservent le droit de fermer le robinet des subventions si un candidat ne respecte pas ses obligations. «Les règles du jeu sont claires», explique François Lamoureux, chargé de gérer les «partenariats» à la Commission de Bruxelles. «Il y a des obligations de résultat», précise ce responsable qui – ironie du sort – pilote également les négociations bilatérales avec la Suisse.

Si onze candidats se pressent au portillon, seuls six d'entre eux entameront aujourd'hui leurs négociations d'adhésion. Ils sont les mieux préparés pour être admis dans le «club» à l'horizon 2002-2003. Mais le processus s'annonce délicat, pour plusieurs raisons.

Premier danger: Chypre. Les Quinze ont pris un pari risqué en décidant de s'ouvrir à cette île dont 30 000 soldats turcs occupent la partie nord. Ils veulent croire que les négociations d'adhésion contribueront à promouvoir un règlement politique à la division de l'île. Seulement voilà, les Chypriotes turcs refusent de participer aux négociations. Ils ont le soutien de la Turquie, vexée d'avoir été exclue du premier train de l'élargissement. Le chef de la diplomatie d'Ankara a fait monter la pression d'un cran en avertissant dès hier que l'ouverture des négociations avec Chypre constitue «le premier pas vers une escalade en Méditerranée orientale».

Autre difficulté: le retard économique des pays de l'Est. Le FMI estime qu'ils mettront vingt ans pour atteindre le niveau de développement de l'Occident. Leur adhésion exigera des transferts financiers considérables. Or l'heure est aux économies, euro oblige. L'Allemagne, les Pays-Bas, la Suède et le Danemark vont jusqu'à réclamer une réduction de leur contribution au pot commun. Bref, oui à l'élargissement, pourvu qu'il ne coûte rien. La quadrature du cercle, en somme.

Dernière source de conflit potentiel: les Quinze se lancent dans l'aventure tête baissée. Les réformes institutionnelles – composition de la Commission, équilibre entre petits et grands pays au Conseil des ministres – ont été renvoyées à des jours meilleurs, faute de volonté politique. Le fédéralisme est devenu un mot tabou. La locomotive franco-allemande patine et Helmut Kohl ne parle plus d'Union politique. «Les Quinze ne sont d'accord ni sur la raison d'être ni sur la forme de la construction européenne», déplore l'eurodéputée française Catherine Lalumière, ancienne secrétaire générale du Conseil de l'Europe.

Les optimistes tablent sur l'euro, élément fédérateur s'il en est, pour donner un coup de fouet à l'Europe politique. Jacques Delors reste sceptique. «Nous avons créé l'engrenage de l'unité grâce à l'économie mais […] je ne crois pas qu'elle suffise à susciter le climat nécessaire au lancement de l'Europe politique», confiait récemment l'ancien président de la Commission au Nouvel Observateur.