Il y avait eu la mauvaise nouvelle de Pfizer/BioNTech mi-janvier avec des retards annoncés de livraisons. Il y a eu ce week-end le coup de massue de l’anglo-suédois AstraZeneca qui a annoncé que les Européens recevraient 60% de doses de moins que prévu pour le premier trimestre. Une annonce faite quelques jours avant la validation prévue du vaccin par l’Agence européenne des médicaments ce 29 janvier que la Commission européenne et les Etats membres ont du mal à digérer. Et dont ils cherchaient encore l’explication ce mercredi. Après une réunion de «crise» infructueuse lundi entre les Vingt-Sept et le laboratoire, une nouvelle discussion était prévue hier soir pour tenter de revenir à la trajectoire initiale.

L’anglo-suédois a une «obligation morale et contractuelle de respecter l’accord», a tonné la commissaire Stella Kyriakides. «On a signé des accords d’achats» et ces accords n’auraient pas été signés sans certitudes sur les livraisons. Les investissements ont par ailleurs été faits pour que la production commence, a rappelé la commissaire, AstraZeneca ayant déjà reçu 336 millions d’euros.

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Nervosité

La Commission avait négocié en août avec le groupe un achat de 300 millions de doses avec une option de 100 millions supplémentaires et la livraison devait commencer juste après la validation de ce vaccin avec 80 millions de doses pour le premier trimestre, réduites à 31 millions.

La nervosité est donc montée d’un cran cette semaine alors que les Vingt-Sept se demandent comment ils vont tenir leurs objectifs de vaccination. Et les arguments d’AstraZeneca les ont passablement irrités. Si les Vingt-Sept ont pu accepter que Pfizer ait des problèmes avec son usine mère en Belgique et avec les matières premières, ils ont plus de mal à croire AstraZeneca qui a aussi soulevé un problème dans une usine belge. Lundi soir, la commissaire avait insinué que le laboratoire avait livré des doses en principe produites pour l’Union vers des pays tiers, en l’occurrence le Royaume-Uni.

Premier arrivé, premier servi

Le patron d’AstraZeneca a confirmé à plusieurs médias européens que certaines doses avaient en effet été livrées au Royaume-Uni mais de manière réglementaire. Selon les explications du Français Pascal Soriot, le contrat avec Londres stipule que les doses produites au Royaume-Uni sont directement livrées au Royaume-Uni. Des problèmes de démarrage ont aussi eu lieu dans la chaîne d’approvisionnement britannique mais le contrat britannique ayant été signé trois mois avant, la livraison y a été plus rapide. Premier arrivé, premier servi.

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La production est aussi plus efficace outre-Manche alors que les rendements des usines dans l’UE sont plus faibles. «Ce n’est juste pas de chance», a assuré Pascal Soriot. Quant au contrat avec la Commission, il a simplement considéré qu’il ne constituait pas un engagement dur mais un objectif à atteindre en faisant «tout son possible».

La Commission n’a pas vraiment apprécié: le contrat avec l’UE prévoit aussi des livraisons depuis deux usines du Royaume-Uni sur un total de quatre usines. Une autre usine belge a bien connu des problèmes avec l’AstraZeneca mais les trois autres usines couvertes par le contrat pouvaient très bien compenser, a-t-elle rétorqué mercredi. Bruxelles a donc exigé qu’AstraZeneca rende public le contrat passé afin de confronter les versions…

Contrats bien menés

L’équipe d’Ursula von der Leyen chargée par les Vingt-Sept de passer des commandes groupées a-t-elle mal fait son travail? «Non, on continue de penser que ces contrats ont été bien menés, dit une source d’un grand Etat membre. Toute autre solution aurait été moins efficace et aurait créé une guerre généralisée entre nous pour l’accès aux vaccins.» Mais le défi est autre désormais car les entreprises «vont là où la pression est la plus forte; on doit donc accroître notre propre pression».

Cela a d’ailleurs fonctionné avec Pfizer, qui a revu à la baisse ses retards, dit ce diplomate. Le laboratoire français Sanofi va aussi lui prêter main-forte et aidera à conditionner les vaccins. Avec ce soutien, les commandes européennes – jusqu’à 600 millions de doses prévues – pourraient être livrées à temps.

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Des leviers réduits

Mais de quels leviers, autres que politiques, dispose la Commission sur l’exécution de ces contrats? Ils sont réduits. Les Etats membres, qui paient les achats, peuvent lancer des recours. La Lituanie a ainsi indiqué mardi qu’elle comptait rompre son contrat avec l’anglo-suédois. L’Italie y réfléchit aussi. La Suède voulait, quant à elle, suspendre mardi les paiements à Pfizer.

La Commission a une carte à jouer. Elle mettra sur la table en fin de semaine une initiative pour renforcer la transparence dans l’exportation de vaccins vers les pays tiers. Des notifications seront demandées aux entreprises qui exportent, avec des précisions sur les destinataires. Une démarche que Londres observe de près, soucieux justement que ça ne bloque pas son approvisionnement, ce qui pourrait alors se transformer en première grande crise post-Brexit.

Mise particulièrement sous pression par Berlin pour agir en ce sens, la Commission a assuré hier que ce ne serait pas une interdiction d’exportations. C’est pourtant bel et bien ce qui s’était passé l’an dernier avec l’épisode des masques avec de vrais blocages. La Suisse en avait d’ailleurs fait temporairement les frais.