Hongkong

«L’université est notre dernier sanctuaire»

Elle est devenue le symbole de la protestation qui secoue Hongkong: l’Université polytechnique, et ses centaines d’étudiants assiégés, résiste face à la police. Jamais la situation dans la métropole asiatique n’avait été aussi volatile

«A l’aide, à l’aide!» Les cris sont déchirants. Les secouristes bénévoles déboulent, le souffle court, ralentis par leur attirail. A contresens, d’autres bénévoles escortent un homme au crâne bandé, le visage ensanglanté. Le quartier de Tsim Sha Tsui est en panique. Dans cette base arrière improvisée, des centaines de jeunes manifestants se démènent pour soulager leurs camarades retranchés depuis plus de vingt-quatre heures dans l’Université polytechnique de Hongkong (PolyU). Distante de quelques centaines de mètres, elle est inaccessible, assiégée par la police.

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Située à l’entrée d’un tunnel autoroutier névralgique reliant Kowloon au centre financier sur l’île de Hongkong, PolyU est l’épicentre d’une bataille féroce. L’université sert depuis la semaine dernière de forteresse stratégique pour bloquer des axes routiers et asphyxier l’économie, signe d’une nouvelle tactique des manifestants radicaux lancée le 11 novembre.

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Panache de fumée

Lundi matin, la police donne l’assaut. Dans l’après-midi, alors que le reste de la région semi-autonome semble reprendre un semblant de normalité après une semaine de paralysie partielle, PolyU brûle. Un panache de fumée noire s’échappe du campus. Nul ne peut entrer dans le périmètre établi par les forces de l’ordre.

Jamais depuis le début du mouvement de protestation la menace d’une répression sanglante n’avait à ce point pesé. «Notre copine est à l’intérieur du campus, on n’a plus de nouvelles d’elle. On ne sait pas s’ils ont encore de l’eau à l’intérieur, s’ils ont à manger, si les blessés peuvent être soignés», confient deux lycéennes. «Certains ont essayé de s’échapper du campus mais la police les en a empêchés en leur lançant des lacrymogènes.»

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Dans l’après-midi, un représentant des forces de l’ordre se présente devant la presse: «Toutes les options restent ouvertes si les manifestants ne se rendent pas, eux et leurs armes. Ne testez pas nos limites, n’essayez pas de faire monter encore la violence, car nous n’aurons alors pas d’autres solutions que d’utiliser des armes létales.» Des snipers sont en poste, les fusils sont chargés et «prêts à être utilisés» contre ces «émeutiers sans limites armés d’explosifs qui, si nous ne leur disons pas non, réduiront Hongkong en ruines», martèle l’officier.

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«C’est Tiananmen bis»

«La police va massacrer les gens sur le campus. C’est Tiananmen bis. On ne sait pas du tout comment aider ceux restés sur place. On essaie tout ce qu’on peut, on essaie juste de gagner du temps», explique une jeune femme, masque sur le nez, parapluie ouvert. Sous sa protection, un petit groupe s’affaire à l’entrée d’un immeuble autour de cartons: une fabrique sauvage de cocktails Molotov. «Pas de photo, pas de vidéo», lancent des manifestants électrisés aux rares passants. Les quelques touristes visibles, des Chinois du continent, talons hauts et tailleur rouge, longent les murs, leur guide pressant le pas pour sortir de la zone.

«Epargnez nos enfants», disent un peu plus loin des pancartes. Magasins, centres commerciaux, restaurants, les rideaux de fer sont baissés. Même l’hôtel historique du Peninsula semble fantomatique, sa façade héritée de l’époque coloniale britannique désespérément plongée dans le noir, comme s’il était vidé de ses clients. Dans les rues alentour résonne le tintement des bouteilles de cocktails Molotov qui s’entrechoquent, et ce bruit sec de briques qu’on casse, jetées sur Nathan Road pour ralentir une éventuelle charge de la police. Partout, l’odeur de produits inflammables.

Manœuvre de diversion désespérée

A quelques mètres de là, trois lycéennes, short et petites chaussures en toile blanche, s’attellent à la tâche. Les mains malhabiles et tremblantes d’émotion, elles s’y reprennent à plusieurs fois pour décapsuler les bouteilles de Peroni. La bière est déversée frénétiquement sur des trottoirs désossés, les carcasses vides acheminées via une chaîne humaine vers la «ligne de front». Parapluies, bouteilles d’eau, nourriture passent de main en main vers ces centaines de manifestants tout en noir qui, masque à gaz sur le nez, défient la police au bout de l’avenue. Des cocktails Molotov sont lancés. «Il faut les attirer pour que les gens de PolyU puissent peut-être s’échapper du campus», explique un manifestant. Puis de puissants jets de canon à eau jaillissent. La foule recule, hurlante.

Pendant plusieurs heures, ces mêmes manifestants aux rangs trop dégarnis pour être menaçants essaieront de gagner quelques mètres. Leurs cocktails Molotov ne feront pas reculer d’un mètre le cordon de policiers. Dans la soirée cependant, des employés en costume trois pièces, jeunes ou moins jeunes, affluent vers la zone par centaines. D’autres regroupements se forment aux abords de la station de métro Austin, à Jordan, non loin de PolyU. La police avait pourtant prévenu la semaine dernière que quiconque ne romprait pas les liens avec les émeutiers serait considéré comme complice. Mais «nous n’avons plus rien à perdre. L’université est notre dernier sanctuaire, rétorque une étudiante en droit, et nous le protégerons à tout prix.»

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