«La lutte contre l’homophobie sera victorieuse»

Le Temps: Quels sont les fondements de votre engagement contre l’homophobie et la pénalisation de l’homosexualité dans le monde?

Robert Badinter: J’ai toujours lutté contre l’homophobie, expression odieuse d’une discrimination à raison d’une inclination sexuelle. La sexualité entre adultes consentants ne relève que de leur libre arbitre et du droit de tout être humain à disposer librement de son corps hors la vue des tiers. Les pratiques sexuelles entre adultes relèvent de l’intimité de la vie privée et le législateur n’a aucune qualité pour intervenir dans ce domaine en édictant, par des sanctions pénales, une police des corps. Je tire fierté d’avoir, en 1982, comme ministre de la Justice, soutenu devant le parlement le texte abolissant en France le délit d’homosexualité.

Quel est le point commun entre cet engagement et d’autres combats que vous avez menés, comme celui pour l’abolition de la peine de mort?

L’abolition de la peine de mort témoigne du respect absolu de la vie humaine dans une démocratie. La suppression des lois répressives ou discriminatoires contre les homosexuels et les lesbiennes repose sur l’égale dignité des êtres humains quelles que soient leurs affinités sexuelles.

Quelles réponses opposer à ceux qui justifient leurs réticences à dépénaliser l’homosexualité en évoquant, comme on l’entend souvent dans les pays arabes ou en Afrique, des arguments de traditions, une culture ou des mentalités différentes?

Les droits de l’homme sont, par définition, les droits de TOUS les êtres humains quels que soient leur sexe, leur couleur, leurs croyances, leurs convictions religieuses ou non, ou leurs mœurs. Les différences culturelles ne sauraient justifier les atteintes à la personne humaine et à ses droits fondamentaux, ou c’est en fini de l’universalisme, c’est-à-dire des droits de l’homme eux-mêmes. Nul ne saurait demeurer indifférent à la violation des droits de l’homme dans le monde, quels qu’ils soient et où que ce soit. Les homosexuels – et pas seulement eux – des Etats occidentaux ont beaucoup lutté pour obtenir l’égalité de droits, de libertés et de respect de leur dignité. La lutte ne doit pas s’arrêter à la frontière des démocraties. L’universalisme des droits de l’homme commande l’universalisme de la lutte pour la reconnaissance de ces droits.

Régulièrement, vous vous étonnez que la répression des homosexuels dans le monde ne provoque pas des protestations de masse. Comment mobiliser l’indignation?

Nous sommes nombreux à lutter pour mobiliser l’opinion contre toutes les formes d’homophobie. Il nous faut continuer, en usant de tous les moyens pacifiques et de toutes les formes d’expression: défilés, réunions publiques, écrits et images, œuvres de l’esprit et œuvres d’art de tous ordres, sans oublier l’action judiciaire contre ceux dont les actes ou les propos constituent autant de violences odieuses ou de discriminations contre les homosexuels et les lesbiennes. Fermeté et dignité dans cette juste cause doivent demeurer notre marque distinctive.

Ces récentes décennies, de nombreux pays ont dépénalisé l’homosexualité, et une vingtaine d’Etats ont légalisé le mariage gay. Mais sur certains continents, en Afrique en particulier, l’homophobie reste frénétique et des lois extrêmement sévères viennent d’être adoptées au Nigeria, en Ouganda. Pensez-vous que la lutte contre cet obscurantisme sera encore ardue et longue?

La lutte contre l’homophobie a été marquée par des progrès considérables. Elle rencontre encore des adversaires ancrés dans leurs préjugés. Nous continuerons à les combattre par toutes les voies de la raison et de l’humanité. Quant à ces pénalisations odieuses des comportements qui relèvent seulement de la vie privée et du libre choix de chacun, nous en appellerons dans le respect des règles démocratiques à toutes les modifications nécessaires pour que soient assurées partout la liberté et la dignité des homosexuels. Et je suis convaincu du succès ultime et universel de cette cause.