Récompense

Quand la lutte pour la démocratie passe par le dessin

Décerné pour la troisième fois, le Prix international du dessin de presse a été remis hier, à Genève, au Kenyan Gado et au Malaisien Zunar. Deux caricaturiste que leur gouvernement respectif cherchent à faire taire

Sur ce dessin daté de janvier 2015, on voit Jakaya Kilkwete, alors président de la Tanzanie, allongé comme un empereur romain décadent. Autour de lui, des beautés sont aux petits soins. Elles ont pour nom Copinage, Incompétence et Corruption. Suite à la parution de cette caricature, le dessinateur kenyan Gado, publié dans plusieurs journaux africains, a été prié de prendre un peu de temps pour lui. Avant d’être licencié à son retour, il y a quelques mois, suite aux pressions exercées sur le groupe de presse Nation Media Group, basé à Nairobi, par un gouvernement peu enclin à laisser les voix critiques s’exprimer.

Pour voir les dessins: La page du site de Cartonningforpeace

Autre continent, autre cas de censure. En Malaisie, Zunar ne peut pas publier ses dessins dans les médias, tous contrôlés par le parti qui dirige le pays depuis une soixantaine d’années. C’est donc sur internet qu’il officie, opposant par exemple Donald Trump, ce milliardaire qui veut devenir président, à Najib Razak, ce premier ministre qui rêve d’être milliardaire. Comme Gabo, il n’a de cesse de dénoncer la corruption qui gangrène son pays. Et il risque gros: accusé de sédition, il encourt une peine de prison de 43 ans. Son procès s’ouvrira le 14 juillet, et il sait qu’il a moins de 0% de chance de le gagner.

Caisse de résonance

Gado et Zunar ont reçu hier à Genève, des mains de Kofi Annan, le Prix international du dessin de presse 2016, remis conjointement par la Ville de Genève et la Fondation Suisse Cartooning for Peace. Pour Patrick Chapatte, vice-président de la fondation et dessinateur au Temps, ce prix récompense tant le talent que le courage. C’est aussi un moyen, souligne-t-il, de donner une caisse de résonance à ces voix que l’on veut faire taire. Zunar espère ainsi que cette reconnaissance attirera l’attention de la communauté internationale sur son cas, et plus globalement sur la façon dont Malaisie s’essuie les pieds sur la liberté d’expression et les droits de l’homme.

«Si je me présente à mon procès et qu’en face de moi le gouvernement subit des pressions de la part des grands médias à travers le monde, alors j’aurai d’une certaine manière gagné», explique-t-il. Pour lui, continuer la lutte est une évidence. «En tant que dessinateur et Malaisien, je ne peux pas échapper à mes responsabilités. C’est impossible de rester neutre. Un artiste doit pousser les gens à aller au-delà de leurs peurs.» Dénoncer la corruption et les abus de pouvoir n’est pour lui pas un choix, mais un devoir.

Susciter la réflexion

Comme Zunar, Gado est un «fantassin de la démocratie», pour reprendre le sous-titre d’un documentaire réalisé il y a deux par Stéphanie Valloatto, et qui proposait douze portraits de dessinateurs de presse politiquement engagés, et actifs pour certains dans des pays où la liberté de presse est mise à mal.

Comme c’est par exemple le cas au Kenya, où depuis trois ans et l’arrivée au pouvoir d’un nouveau gouvernement, l’étau s’est resserré autour des voix critiques. Gado estime lui aussi que son prix devrait permettre de mettre en lumière la censure qui s’exerce non seulement dans son pays, mais aussi ailleurs en Afrique. Soulever des questions, susciter la réflexion, pousser les gens à réfléchir, voilà son but lorsqu’il dessine.

Remis tous les deux ans depuis 2012, le Prix international du dessin de presse avait lors de sa deuxième édition récompensé l’Egyptienne Doaa Eladl et le Syrien Hani Abbas. Celui-ci, suite à la médiatisation que lui avait valu cette reconnaissance, a obtenu l’asile politique en Suisse. Pour le Français Jean Plantu, dessinateur au Monde et président-fondateur de l’association Cartooning for Peace, dont émane la Fondation suisse, Gado et Zunar aujourd’hui, comme Abbas et Eladl en 2014 et les quatre dessinateurs iraniens primés deux ans plus tôt, sont «des résistants, des références», dont le travail nous permet de mieux comprendre nos démocraties.


Jusqu’au 4 juin, le quai Wilson, à Genève, accueille une exposition présentant les dessins de Gado et Zunar ainsi que de quatre autres dessinateurs membres de Cartooning for Peace. www.cartooningforpeace.org


«Je veux montrer le vrai visage du pouvoir»

Le dessinateur malais Zunar risque 43 ans de prison

Le dessinateur de presse malais Zulkiflee Anwar Ul-Haque, alias Zunar, fait l’objet de poursuite judiciaire dans son pays et risque 43 ans de prison pour sédition.

- Le Temps: Pour qui dessinez-vous?

- Zunar: La presse et tous les principaux médias en Malaisie sont contrôlés par le gouvernement. Aucun n’ose publier mes dessins. Seuls les médias sociaux et les sites internets, en main de privés, acceptent de le faire. La plupart des autres dessinateurs de presse suivent les règles du gouvernement pour obtenir du travail. Moi je refuse.

- Qu’est-ce qui dérange dans vos dessins?

- Les deux principaux sujets sur lesquels je travaille sont la corruption en Malaisie – qui est énorme – et les injustices. Je veux montrer le vrai visage du pouvoir. Cela ne m’intéresse pas de ne dessiner que les choses positives pour plaire aux dirigeants.

- Êtes-vous le seul à le faire?

- La bonne nouvelle est qu’une nouvelle génération de dessinateur prend le relais, ils se montrent critiques. Mais eux aussi sont cantonnés aux médias sociaux.

- De quoi vous accuse-t-on au juste?

- Je suis sous le coup de neuf inculpations, assez vague, toutes en lien avec la loi contre la sédition qui elle-même est très générale. Cela ne se réfère pas à un dessin en particulier mais à ma personne. C’est comme cela depuis dix ans. Cela a commencé avec l’interdiction de mes livres, mon éditeur et les librairies qui vendaient mes livres ont été perquisitionnés.

- Dessinez-vous aussi sur le thème de la religion?

- Je suis musulman et je respecte la religion, ce n’est pas le problème en Malaisie. Je ne suis pas d’accord avec certains dessins de Charlie Hebdo, mais je respecte son droit à dessiner sur la religion.

- Votre procès débute en juillet, que ferez-vous?

- Je vais me présenter même si c’est un procès politique et que la justice est sous le contrôle du gouvernement. Si je suis sous pression, le gouvernement le sera aussi. Je compte sur la pression internationale. La Malaisie veut-elle devenir le pays qui a condamné à 43 ans de prison un dessinateur?

(Propos recueillis par Frédéric Koller)

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