Au début, le combat était musique. Au temps de l’apartheid, chaque manifestation, chaque enterrement, chaque grève, les longs défilés révolutionnaires sur les artères de Johannesburg, les nuits de Soweto, tout cela a été systématiquement accompagné par les polyphonies noires. Le poing dressé. La tête baissée. Devant les tombes des opposants. Le refrain de Nkosi Sikelel’iAfrika, «Dieu sauve l’Afrique», un chant composé en 1897 par Enoch Sontonga, professeur d’une école méthodiste, enregistré pour la première fois en 1923 par Solomon Plaatje, l’un des fondateurs de l’ANC; il deviendra, bien plus tard, le nouvel hymne de l’Afrique du Sud. Une musique xhosa, l’ethnie de Mandela, pour un pays qui cherchait une réconciliation.

C’est même la destruction d’un quartier fondamentalement mélomane de Johannesburg, Sophiatown, au milieu des années 1950, qui jouera un rôle crucial dans la radicalisation de la lutte de l’ANC. Un des rares quartiers «intégrés» de la mégalopole, où Miriam Makeba et son mari, le trompettiste Hugh Masekela, rejouent le jazz afro-américain, les mélodies xhosa, dans des cabarets où les Blancs, malgré l’interdiction, dansent avec les Indiens et les Noirs. Un affront fait aux lois de séparation raciale qui aboutit à l’expropriation générale des habitants et à la destruction des lieux publics. Mais Nelson Mandela sera au cœur du mouvement protestataire contre ce bannissement, avec un slogan chanté sur tous les tons: «Nous ne bougerons pas.»

Il existe aujourd’hui des anthologies des chants de la libération, dont la très belle compilation Winds of Change, qui mêle les chorales zouloues aux discours de Mandela; elles sont vendues chez les disquaires sud-africains au rayon des vieilleries, destinées surtout aux touristes. Problème de mémoire, dont la réactivation du chant traditionnel Dubula Ibhunu par le chef des jeunes de l’ANC est le témoignage le plus flagrant. En 2009, Julius Malema reprend ces strophes violentes qui appellent au meurtre des Boers. L’ancienne femme de Mandela, Winnie, soutient la récupération. Et l’ANC fait appel contre la décision de justice qui déclare ce chant inconstitutionnel. Plus que n’importe où ailleurs, la musique reste en Afrique du Sud une arme politique, parfois maniée sans précaution.

Mais c’est sans doute hors des frontières du pays, en particulier dans les années 1980, lorsque Nelson Mandela était incarcéré, que la musique a été utilisée comme l’outil de communication par excellence de la lutte anti-apartheid. On ne compte plus, dans ces années-là, les chanteurs qui appellent à la libération du militant sud-africain. Youssou N’Dour, Tracy Chapman, Simple Minds, Public Enemy et même Michel Fugain ou Bernard Lavilliers, l’industrie musicale entière, partout dans le monde, contribue à faire de Nelson Mandela l’incarnation même de la liberté muselée. Trois ans après l’énorme concert humanitaire de Live Aid à Wembley, des dizaines d’artistes se réunissent dans le même stade londonien pour célébrer le 70e anniversaire de Nelson Mandela, déjà sous les verrous depuis vingt-cinq ans.

L’opération est colossale – on estime à plus de 600 millions le nombre de téléspectateurs ce 11 juin 1988 qui assistent aux performances de Sting, George Michael, Dire Straits ou Miriam Makeba. Peter Gabriel chante Biko, en hommage au militant assassiné. Et Stevie Wonder lance un I Just Called To Say I Love You dédié à Mandela. Difficile d’estimer l’impact direct du raout musical sur le gouvernement sud-africain (la diffusion du concert est interdite dans le pays), mais la jeunesse occidentale adopte alors cette cause et pique sur les vestes en jeans le pin’s «Free Mandela». La pression est telle que le combattant de l’ANC est libéré vingt mois plus tard. La mode des chansons pour Mandela s’épuise assez vite après son élection à la tête de l’Etat. Mais le moment, dans l’aventure de la pop, reste un apogée de la rencontre entre musique et activisme politique.

Que reste-t-il de cette aventure culturelle? Lorsque l’on rencontre l’un des ambassadeurs musicaux les plus célèbres de la lutte contre l’apartheid, il observe la situation avec une certaine distance. Le chanteur Johnny Clegg, dans un bar de Johannesburg, raconte volontiers le cyclone qui l’a pris en 1987 à la sortie de Asimbonanga, dédié à Nelson Mandela. Succès sans précédent en Europe pour cet artiste blanc, sud-africain, qui reprenait les rythmes zoulous en pagne et en danse. Plus de vingt ans après la fin du régime ségrégationniste, Clegg voit surtout l’incroyable concentration des pouvoirs entre les mains de l’ANC. Mais la libération de l’Afrique du Sud a eu d’autres conséquences sur lui, moins soupçonnables: «Je me sentais perdu. J’avais l’impression que mes propositions étaient désormais dépassées. Je crois que nous étions en décalage par rapport à ce que les Sud-Africains attendaient de la musique.»

Un Blanc, acteur de la lutte, contre la foule des jeunes Noirs qui, enfin, avaient accès au marché. ­Johnny Clegg a difficilement résisté au nouveau souffle sud-africain. Avec la démocratisation du pays, des genres musicaux sont apparus: le kwaito, le rap en langue vernaculaire, des musiques électroniques, des rythmes du ghetto qui ont paru définir mieux que les anciens combattants la nouvelle nation arc-en-ciel. Désormais, l’Afrique du Sud est une plaque tournante des musiques africaines. Tumi & The Volume fait partie de ces groupes hip-hop, brillants, qui ont conquis le monde. Ils n’évoquent pas à tout bout de champ Nelson Mandela, mais ils savent qu’ils lui doivent quelque chose.

Johnny Clegg voitla concentration des pouvoirs entre les mains de l’ANC