Nouvelles frontières

La lutte à mort pour informer

La Fondation Hirondelle célèbre ses vingt ans d’existence. Son pari d’une information indépendante au service de la paix reste d’une brûlante actualité

Cette semaine, les journalistes de radio Ndeke Luka ont dû se réfugier sur le toit de leur immeuble, à Bangui, de crainte que les pillards s’en prennent à leur personne. La Centrafrique replonge dans les violences intercommunautaires (il y a eu une trentaine de morts). Voulait-on éliminer des voix indépendantes? Ces derniers temps, les journalistes du Studio Tamani, à Bamako, doivent suivre de nouvelles mesures de sécurité: deux groupuscules islamistes, apparus récemment dans le sud du Mali, ont menacé d’égorger les journalistes qui «travaillent pour l’étranger».

Radio Ndeke Luka et Studio Tamani sont des projets soutenus et financés par la Fondation Hirondelle. Créée au lendemain du génocide rwandais par les journalistes suisses Philippe Dahinden, François Gross et Jean-Marie Etter, elle célèbre ses vingt ans d’existence. L’idée de départ partait d’un constat: les massacres de Tutsis et de Hutus modérés ont été alimentés par les «radios de la haine» qui appelaient au meurtre, égrainant les listes de personnes à éliminer. Cet outil devait désormais servir la paix. Aidons les journalistes locaux à mettre en place des radios professionnelles offrant aux citoyens des informations vérifiées pour faciliter le dialogue et susciter le débat démocratique. Radio Agatashya était née.

Ce modèle a essaimé et plusieurs autres projets ont vu le jour dans des zones de conflit, surtout en Afrique. Le plus important s’est implanté en République démocratique du Congo (RDC) avec l’aide de l’ONU: là-bas, chaque jour, 14 millions d’auditeurs se branchent sur radio Okapi dont les programmes sont diffusés sur l’ensemble du territoire. C’est l’un des plus sûrs moyens d’éviter que la logique de confrontation l’emporte à nouveau. Il n’est pas sans risque. Deux de ses journalistes ont été abattus – probablement en raison des enquêtes qu’ils menaient.

Dans les zones de tensions, les médias peuvent faire la différence. Bien informées des faits, les populations seront en mesure de désamorcer les prêches incendiaires. Là où la rumeur reprend le dessus, l’incertitude s’installe, puis la peur incitant à la violence, qui n’a plus ensuite qu’à se nourrir d’elle-même. C’est ce qui est en train de se produire par exemple au Burundi où le pouvoir a profité d’un putsch déjoué en mai dernier pour fermer les quatre seules radios indépendantes du pays. «Le paysage médiatique est dramatique», notait vendredi la chercheuse Marie-Soleil Frère, de l’Université libre de Bruxelles, intervenante d’un colloque organisé à Genève par la Fondation. Hutus et Tutsis du Burundi sont désormais livrés à la propagande du pouvoir.

Plus pessimiste encore, James Deane, directeur d’un programme à la BBC pour développer la prise de conscience du droit à travers les médias, constate que la confiance envers la presse, globalement, s’est effondrée depuis dix ans. «Le marché a échoué, on assiste au retour en masse de la propagande des États, comme en Russie, ou d’organisations extrémistes comme l’État islamique.»

Vingt ans plus tard, le pari de la Fondation Hirondelle reste d’une brûlante actualité. Prévenir les conflits par une information qualifiée est une recette finalement assez simple et peu coûteuse. Les résultats ne sont malheureusement pas quantifiables, donc difficiles à justifier auprès des bailleurs de fonds. Dans un monde de plus en plus instable, la bataille de l’information redevient pourtant une des clés de la paix.

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