Depuis le séisme du 12 janvier, les journaux haïtiens ne sont plus en kiosque, et le rythme de leur parution risque de rester très irrégulier au cours des semaines ou des mois à venir, à l’instar de la majorité des activités économiques et de services de l’île caraïbe. Courrier international (CI) a choisi de leur venir en aide. Et de notamment soutenir le plus ancien journal francophone des Amériques, Le Nouvelliste, fondé en 1898. «De tendance centre droit, il s’attache à cultiver un amour profond pour Haïti et n’a jamais donné son appui à aucun parti politique», précise son directeur. Autrefois quotidien, le journal haïtien s’est rabattu sur Internet pour diffuser ses informations car il ne peut plus imprimer d’édition papier. Malgré une rédaction désormais très réduite et un manque de revenus, il conserve toutefois l’espoir de pouvoir se relancer.

C’est le quotidien madrilène El País – traduit dans un dossier spécial de CI – qui s’est intéressé au destin de ce média, en constatant d’abord que «la dernière chose dont ait besoin un journal en plein débat sur les supports papier et électroniques et confronté à la crise générale de la publicité, c’est bien d’un tremblement de terre de niveau 7 sur l’échelle de Richter! La vieille rotative du Nouvelliste […] a été tellement secouée que certaines pièces sont bloquées. Des techniciens vénézuéliens vont devoir déterminer ce qu’il faut faire. Le siège du journal se trouve dans le centre de Port-au-Prince. Le bâtiment […] est resté debout mais s’est effrité. Selon les experts, il va falloir renforcer les piliers avant que les allées et venues puissent reprendre. Le nom du quotidien, qui couronnait la façade, a résisté aux secousses avec dignité: il n’a perdu que le «t».»

«Avant le séisme, nous vendions 15 000 exemplaires cinq jours par semaine, presque tous sur abonnement», explique le directeur et propriétaire du Nouvelliste, Max Chauvet, 59 ans. «Il nous a fallu trois semaines pour sortir un numéro spécial de 12 pages. Nous avons dû passer par une imprimerie privée qui n’avait pas les équipements nécessaires et qui ne pouvait travailler que quelques heures car, la nuit, les ouvriers craignaient pour leur sécurité. Ce qui s’est passé nous a obligés à nous recentrer sur le site web» du journal.

Donc, malgré les difficultés et au nom du droit à l’information, ce Nouvelliste, justement, sous le titre «Mais que fait la police?», consacre par exemple un article aux dysfonctionnements actuels du pays: «Comme toutes les institutions du pays, le tremblement de terre du 12 janvier a provoqué de lourdes pertes dans les effectifs de la Police nationale d’Haïti et la destruction de nombreux commissariats.» Ainsi, à Port-au-Prince, «les pillages se poursuivent et les prisonniers évadés courent toujours. Les forces de l’ordre essaient de faire face.» Tant bien que mal, on le sait.

Autre journal de l’île martyre, Le Matin, fondé en 1906, est réputé avant tout pour ses rubriques culturelles de grande qualité. Fermé pendant trente ans, pendant la longue période troublée qui s’est achevée par le départ d’Aristide et l’élection de Préval, il est reparu en 2005. Avant le séisme, il se vendait en moyenne à 7000 exemplaires par jour. Aujourd’hui, son site internet est en cours de réactivation. Pour lui, le tremblement de terre «continue de faire des dégâts. Ceux-là sont d’ordre psychologique», écrit-il dans un article intitulé «Ne leur parlez plus de béton»: «Les spécialistes ont constaté qu’un nombre croissant de personnes avaient désormais une peur bleue des constructions en dur et qu’elles avaient besoin d’un soutien particulier pour s’en sortir.» A témoin, le reportage photographique saisissant, publié en regard, de Frédéric Sautereau.

«Trop d’aide humanitaire peut étouffer l’économie», craint par ailleurs Le Nouvelliste dans un autre article, car «le mode de distribution […] constitue une réelle menace pour la production agricole locale». Pourquoi? Parce que, explique le journal, «l’agriculture est le secteur qui a été le moins affecté par le séisme. […] Les infrastructures agricoles rurales, les systèmes d’irrigation et la production n’ont pas subi le moindre dommage. Mais ce qui pose problème est la hausse des prix des produits de première nécessité observée dans les villes de province tandis que dans les régions touchées par la catastrophe, ils s’affichent à la baisse. Ce phénomène s’explique par l’abondance et la distribution non planifiée de l’aide humanitaire dans les zones dévastées. Cette distribution désordonnée ne tient pas compte de la production locale alors que celle-ci est en augmentation constante depuis 2009.»

En revanche, «le système universitaire est en lambeaux», ce qui pose très clairement le problème du renouvellement des élites pour la reconstruction et l’avenir de l’île, écrit Le Matin: «Presque toutes les universités haïtiennes se sont écroulées comme des châteaux de cartes […]. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un coup d’œil à l’université d’Etat d’Haïti, où un premier bilan fait état d’environ 20 morts parmi les professeurs, de 300 du côté des étudiants et de deux dans les rangs du personnel administratif.»

Au final, ce dossier très riche de CI propose également de télécharger gratuitement deux éditions du Nouvelliste: un hors-série publié un mois après le séisme, ainsi qu’un numéro daté du 13 février. Et, last but not least, de soutenir financièrement ce journal qui tente, fièrement et très professionnellement, de relever la tête dans des conditions de travail dantesques, avec des rédactions très diminuées, qui ont aussi perdu des journalistes et du personnel dans la catastrophe.