La riposte est massive. Après les attentats de Paris, les frappes aériennes se sont intensifiées sur Raqa, fief de l’Etat islamique. Le groupe d’hackivistes Anonymous est lui aussi monté au front, sur son champ de bataille favori: le hacking. Comme à l'issue des attaques de janvier contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher, le collectif a pris pour cible les comptes Twitter qui assurent la propagande de l'Etat islamique. L'offensive menée après les attentats du 13 novembre aurait débouché sur la suppression de près de 5000 profils en lien avec le groupe djihadiste. 

Même si les attaques des hacktivistes n’ont pas pour l’instant une grande portée, elles peuvent tout de même perturber la communication de l’Etat islamique. En réaction aux attentats de Paris, Anonymous a annoncé vouloir inonder les conversations associées aux mots-clés utilisés par l’organisation terroriste. Son arme? Le tube des années 1980 de Rick Astley «Never gonna give you up».

«C’est tout à fait génial. Ils sont dans leur rôle, c’est une nouvelle forme d’action sociale et politique», estime Frédéric Esposito, politologue au Global Studies Institute (GSI) de l’Université de Genève et directeur de l’Observatoire universitaire de la sécurité.

Les hacktivistes n’en sont pas à leur coup d’essai dans la lutte contre le terrorisme. Leur implication aurait permis de démanteler des cellules djihadistes en Tunisie. Ils seraient même parvenus à prévoir un attentat aux Etats-Unis qui avait échappé aux services de renseignements américains en mai 2015, précise France Info.

Les Anonymous ambitionnent également de s’attaquer à l’argent de l’Etat islamique. Ils souhaitent rendre publics les comptes en banque, les portefeuilles Bitcoin, de membres de l’EI. Deux objectifs: chiffrer leur fortune et dénoncer les éventuels États ou particuliers qui les financeraient.

Anonymous, «une sorte de shérif du web»

Mais ces pratiques dérangent. Même si les intentions des membres d’Anonymous peuvent sembler louables à première vue, la diffusion par erreur de comptes d’innocents interroge l’efficacité de ces attaques. Les hacktivistes auraient publié le profil de personnes qui ne seraient pas liées à l’organisation terroriste, raconte The Independent. «Une erreur d’identification aurait aussi pu arriver aux services de renseignements au vu de la complexité des réseaux», nuance Frédéric Esposito.

Car, comme les Anonymous, les services de renseignements sont aussi présents sur la Toile. Ils suivent de près des sites repérés pour leur proximité avec des organisations terroristes et de nombreux comptes sur Facebook et Twitter. «Certains des profils Twitter qui vont disparaître suite à l’action des Anonymous sont peut être surveillés par les services de renseignements. La cyberguerre qu’ils souhaitent mener peut donc se révéler contre-productive», analyse Frédéric Esposito. Les autorités suisses sont, elles, peu loquaces au sujet de l’intervention d’Anonymous. Sollicitée par Le Temps, la porte-parole du Service de renseignement de la Confédération Isabelle Graber minimise l’influence d’Anonymous: «Ça ne perturbe pas notre travail».

Pourtant, «l’activité des Anonymous interroge car en agissant au nom de l’intérêt général, ils deviennent une sorte de "shérif du web". Ils ont leur propre système d’évaluation et de valeurs donc on ne sait pas si cela gêne ou aide le contre-terrorisme», ajoute Frédéric Esposito.

Pas d’unanimité auprès des hackers

Même au sein des hackers, l’initiative divise. Un collectif de hackers, nommé «GhostSecGroup», a d’ailleurs vivement critiqué cette «guerre» menée sur le web. Selon le chef de ce groupe dédié à la lutte en ligne contre l’Etat islamique, la stratégie d’Anonymous pourrait restreindre l’accès à des informations précieuses pour les services de renseignements. «Quand il s’agit d’attaques terroristes, l’une des craintes les plus importantes est de faire fermer des forums et donc de mettre en danger la vie de quelqu’un […] Anonymous a souvent pour habitude de tirer dans toutes les directions et de poser des questions plus tard», juge-t-il.

Les membres d’Anonymous semblent assumer l’aspect aléatoire de leurs attaques. Ils ont même mis à la disposition des internautes un guide pour traquer l’Etat islamique sur le web. «Nos actions contre les djihadistes sont éphémères. Mais nous voulions leur taper sur les doigts», indiquait un hacker au Temps au moment de l’opération #OpCharlieHebdo menée contre l’Etat islamique après les attentats de janvier 2015.

L’EI, ennemi aguerri sur les réseaux

Dans le pire des scénarios, les «attaques informatiques massives» que promettent les hacktivistes masqués pourraient même renforcer l’organisation terroriste sur le front numérique. «Cela pourrait mener l’Etat islamique à augmenter sa capacité à crypter des communications et à sécuriser ses sites, cela peut donc avoir un impact négatif», estime Ken Westin, expert en sécurité des marchés, cité par la chaîne américaine CNBC le 18 novembre 2015, quelques jours après les attentats de Paris.

L’Etat islamique conserve une force de frappe numérique conséquente. Des partisans de l’organisation terroriste estiment d’ailleurs que les Anonymous sont des «idiots». Les djihadistes ont eux-aussi une connaissance fine des outils à utiliser pour disparaître des écrans radars. Ils diffusent leurs messages par le biais de courriels, via des appels Skype, des vidéos Youtube ou même à l’aide du service de messagerie des Playstation 4.

Plus récemment, ils ont adopté l’application Telegram qui permet de discuter en toute discrétion, les messages étant cryptés. L’entreprise, peu réputée pour sa coopération avec les autorités, a tout de même désactivé 78 salons de discussion liés à l’Etat islamique sous la pression de ses utilisateurs. Mais de nouveaux espaces de discussion sont aussitôt réapparus. Pour Frédéric Esposito, il est difficile de stopper la dynamique du groupe djihadiste: «Avec les réseaux sociaux, les partisans de l’Etat islamique ont la capacité de se réinventer, d’ouvrir de nouveaux comptes. C’est une hydre communicationnelle.»