Elles sont six. Cinq femmes blanches et une femme d’origine hispanique, dont le verdict est très attendu en Floride. Après trois semaines de procès, retransmis en direct par les chaînes de télévision en continu, les six membres du jury du Tribunal de Sanford, à 400 km au nord de Miami, de­vaient entamer leurs délibérations vendredi soir. Les six femmes, maintenues isolées tout au long du procès, vont devoir se prononcer sur le sort de George Zimmerman, un vigile bénévole de 29 ans, hispanique, accusé du meurtre non prémédité, le 26 février 2012, de Trayvon Martin, un lycéen noir, non armé et âgé de 17 ans au moment des faits.

«Si j’avais un fils, il ressemblerait à Trayvon», avait lancé le président Barack Obama un mois après la mort du jeune homme. Six semaines durant, des manifestations avaient eu lieu dans tout le pays pour protester contre la loi en vigueur dans l’Etat de Floride, autorisant George Zimmerman à plaider la légitime défense. Le chef de la police de Sanford, qui avait pris la décision de ne pas arrêter le meurtrier présumé lorsqu’il s’était présenté à la police, a dû démissionner.

Près d’un an et demi plus tard, redoutant une nouvelle mobilisation susceptible de dégénérer en émeutes en cas d’acquittement de l’accusé, les autorités locales ont placé les forces de sécurité en état d’alerte. Du fait de la forte connotation raciale de cette affaire, l’attention de la police est braquée sur les communautés afro-américaines. Les médias sociaux sont particulièrement surveillés, à l’affût de tout signe annonciateur de violences. En 1980, l’acquittement de quatre policiers blancs accusés d’avoir battu à mort un soldat noir pour une infraction au code de la route avait provoqué trois jours de troubles dans les quartiers noirs de Miami, provoquant la mort de 18 personnes.

Postés devant le tribunal, durant le procès, deux clans de protestataires se faisaient face: d’un côté les défenseurs des droits civiques dénonçant un crime raciste, de l’autre les partisans du port d’armes, jugeant George Zimmerman dans son droit. Le meurtre du jeune Trayvon a réveillé le vieux démon du racisme aux Etats-Unis. «Je pense que nous devons tous procéder à un examen de conscience pour comprendre comment une chose pareille peut se produire, et cela veut dire examiner les lois et le contexte», avait insisté Barack Obama alors qu’il entrait en campagne pour la présidentielle.

La loi très contestée Stand your Ground («Tenez votre position»), en vigueur dans 25 Etats, a été adoptée en Floride en 2005 avec le soutien de la National Rifle Association (NRA), le puissant lobby des armes à feu. Elle permet à quiconque de se défendre en cas de menace, et exempte de toutes poursuites un individu faisant usage d’une arme «pour se protéger […] d’une mort imminente ou d’importantes blessures». D’après les statistiques officielles, la Floride comptait en moyenne 12 «homicides justifiables» par an sur la période 2000-2004. Depuis le vote de la loi en 2005, leur nombre a triplé.

George Zimmerman, qui est accusé de «meurtre au second degré», passible de la perpétuité, a plaidé «non coupable». Il affirme avoir été violemment pris à partie par la victime alors qu’il effectuait une ronde dans une résidence sécurisée de Sanford, et venait de le signaler aux urgences comme un potentiel suspect, le soupçonnant d’être un cambrioleur. En réponse à une demande du procureur, jeudi, la juge Debra Nelson a provoqué la surprise en donnant au jury la possibilité de se prononcer sur un chef d’accusation moins difficile à prouver: l’homicide involontaire, commis sans intention malveillante et passible d’une peine de 30 ans. Pour reconnaître George Zimmerman coupable de meurtre au second degré, les six femmes jurées doivent être convaincues qu’il a agi par méchanceté, malveillance ou rancune, et sans réelle considération pour la vie humaine.

«Le procureur utilise des tactiques peu convenables», a réagi, agacée, la défense, qui lors de son plaidoyer, hier, a rappelé au jury, graphiques à l’appui, que la preuve de la culpabilité doit être établie «au-delà de tout doute raisonnable». Or, après avoir entendu 50 témoins, les six femmes du jury n’ont entre les mains que très peu d’éléments de preuves physiques permettant de conclure à l’intention de tuer. Statuer sur le sort de George Zimmerman sera un défi.

Les leaders afro-américains restent sceptiques. Si les rôles étaient inversés, s’indignent-ils, si le jeune Noir était le meurtrier et le vigile blanc la victime, tuée d’une balle en plein cœur, Trayvon Martin aurait été aussitôt arrêté et accusé de meurtre, sans le bénéfice du doute.

La juge a demandé de se prononcer sur un chef d’accusation moins difficile à prouver: l’homicide involontaire