De Wilmington à Miami, en passant par Lynchburg, Savannah ou encore Atlanta, notre correspondante aux Etats-Unis a parcouru 6200 kilomètres et traversé 11 Etats à la rencontre de la population américaine sous l’ère Trump

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Sur le flanc d’une montagne, les lettres L et U apparaissent comme tatouées au milieu d’une clairière. LU pour Liberty University. A Lynchburg, ville de Virginie de 75 000 habitants au pied des Appalaches, tout ou presque tourne autour de cette université chrétienne évangélique baptiste, la plus grande du monde. Il faut dire que son campus est imposant. Bastion de la droite chrétienne, la Liberty University est un passage obligé pour tout candidat républicain en campagne. L’électorat évangélique pèse lourd dans la course à la Maison-Blanche: un Américain sur quatre est évangélique. Donald Trump y a notamment prononcé un discours en 2017, lors de la cérémonie de remise des diplômes. Il s’y était érigé en protecteur des chrétiens et a dit sa fierté d’être presbytérien. L’an dernier, c’est le vice-président Mike Pence qui s’y est rendu. Et Ted Cruz y avait lancé sa course à l’investiture républicaine en 2016.

Un code d’honneur pour les étudiants

La Liberty University a été fondée en 1971 par l’influent pasteur et télévangéliste Jerry Falwell. Depuis son décès en 2007, c’était son fils, le controversé Jerry Falwell Jr., qui la présidait, avec un budget annuel de 1,5 milliard de dollars. On y enseigne une version stricte du créationnisme. Le campus abrite 15 000 étudiants. Près de 95 000 inscrits suivent des cours online. Tous ont des règles à respecter: pas de relations sexuelles avant le mariage, ni de consommation d’alcool ou de tabac. Mais pratiquer une activité satanique – ou plutôt être accusé de le faire – n’est plus passible d’une amende de 500 dollars. Ce code d’honneur, c’est le «Liberty Way».

Il existe, apparemment, aussi une règle tacite: ne pas parler aux journalistes. Surtout si c’est à propos de politique. Notre demande de rencontrer Jerry Falwell Jr. a été rejetée, sans la moindre explication. En mars, les responsables de l’université avaient provoqué des remous en continuant à accueillir les étudiants en pleine pandémie de coronavirus, contre l’avis de la maire de Lynchburg et alors que la plupart des autres universités avaient fermé. Ils ont dû se résoudre à rentrer dans les rangs. Jerry Falwell Jr. avait osé déclarer, lors d’une émission télévisée, que le virus avait été fabriqué par la Chine et la Corée du Nord pour empêcher la réélection de Donald Trump.

En ce jour de juin, le campus doté d’installations sportives flamboyantes est vide. Le reste de la ville, un ancien bastion sudiste – le général Lee y a sa statue, avec des poils de son cheval Traveller conservés dans une capsule cachée dans le socle –, aussi. Etrange atmosphère, dans ces rues aux dizaines d’églises. Le coronavirus nous prive de cérémonies géantes de «renaissance» animées par des pasteurs extatiques. Seules des affiches rappellent que Jésus veille sur nous. Ou les plaques de voitures, avec l’inscription «In God we trust». Ici, au cœur de la «Bible Belt», la ville a bien voté majoritairement en faveur de Donald Trump en 2016. Mais l’Etat est démocrate.

Rempart contre le progressisme

Les évangéliques blancs, comme la majorité des chrétiens fondamentalistes, constituent la base électorale de Donald Trump. Protestants rigoristes, ils ont contribué à sa victoire en 2016, en votant à plus de 81% en sa faveur, selon le Pew Research Center. Pour mieux les courtiser, Donald Trump a changé de position sur l’avortement et affirmé que son livre préféré était la Bible. La majorité des évangéliques justifient leur soutien au président par ses nominations à la Cour suprême – des juges conservateurs intransigeants sur les questions de société comme l’avortement ou le mariage gay –, sa défense de la liberté religieuse ou sa politique économique. Il est perçu comme un rempart parfait à la montée du progressisme. Et tant pis si avec ses deux divorces, ses supposées liaisons extraconjugales avec une actrice porno et une playmate et ses comportements parfois grossiers, il ne représente pas l’idéal des valeurs évangéliques.

Mais des failles commencent à apparaître. En décembre 2019, Christianity Today, l’un des principaux magazines évangéliques américains, a appelé à la destitution de Donald Trump, le qualifiant de «moralement perdu». A Lynchburg, le soutien inconditionnel de la tête de l’université à Donald Trump a provoqué des protestations parmi les étudiants dès 2016, ses propos salaces envers les femmes, notamment, ayant choqué. En juin dernier, 35 anciens étudiants noirs ont, à travers une lettre, demandé la démission de Jerry Falwell Jr., indignés par de récentes déclarations jugées racistes et par ses revendications politiques.

La révolte des évangéliques libéraux

Les évangéliques ne constituent pas un bloc monolithique. Shane Claiborne est là pour le rappeler. Il a fondé le courant des évangéliques libéraux, les Red Letter Christians, et est devenu la bête noire du clan Falwell, n’hésitant pas à se rendre sur le campus de la Liberty University pour recruter de nouveaux partisans. Shane Claiborne, qui a notamment travaillé pour Mère Teresa à Calcutta, refuse d’être associé à la politique de Donald Trump, qu’il juge contraire à ses valeurs de chrétien. Il se définit comme non partisan.

«Jerry Falwell a qualifié Donald Trump de «président de rêve» pour les chrétiens d’Amérique. Quand il dit des choses comme ça, ce n’est pas seulement sa réputation qui est en jeu, mais aussi la nôtre, si ce discours n’est pas remis en cause», explique-t-il. «Le président de rêve de Falwell est devenu un cauchemar pour beaucoup de gens, en particulier pour ceux que Jésus appelait «les plus petits d’entre nous». Pour lui, beaucoup de chrétiens ont «perdu leur autorité morale en essayant de défendre l’indéfendable». «De nombreux chrétiens blancs sont davantage façonnés par leur blancheur que par le Christ, et beaucoup semblent plus attachés aux choses que Trump dit qu’aux enseignements de Jésus», résume-t-il.

«Etre évangélique est devenu une sorte d’identité, une étiquette politique. Cela ne signifie pas nécessairement que vous allez régulièrement à l’église. Pour certains Américains blancs, nés aux Etats-Unis et issus d’un milieu chrétien, cela peut plutôt être une façon de dire que vous faites partie du groupe qui, selon vous, constitue le noyau authentique du pays, que les Etats-Unis sont une nation chrétienne et qu’ils doivent le rester», confirme Molly Worthen, une professeure d’histoire spécialiste des questions religieuses à l’Université de Caroline du Nord. «Il y a une sorte de nostalgie de l’époque où les protestants blancs nés aux Etats-Unis avaient un pouvoir culturel et politique inébranlable.» Shane Claiborne rappelle que 72% des évangéliques noirs n’ont pas soutenu Donald Trump en 2016. Or, il s’agit de la population de chrétiens qui croît le plus rapidement, assure-t-il. Ils représenteraient désormais plus d’un tiers des évangéliques américains.

Avec des serpents venimeux

En Virginie-Occidentale, à une soixantaine de miles à l’ouest de Lynchburg, Chris Wolford exerce sa foi d’une façon bien particulière: avec des serpents à sonnette. Pasteur d’une église pentecôtiste, il fait partie d’un courant qui suit à la lettre ce passage de l’Evangile de Saint-Marc, chapitre 16, versets 17-18: «Ils chasseront les démons; ils parleront des langues nouvelles; ils saisiront des serpents et s’il leur arrive de boire quelque poison mortel, ils n’en subiront aucun mal.» Ce rituel impliquant des crotales brandis en plein culte est peu suivi. Du moins ouvertement. La Virginie-Occidentale est le seul Etat où la pratique est légale, précise le pasteur.

Son père, pasteur également, est décédé en manipulant des serpents. Son frère aussi. Lui-même est passé très près de la mort en été 2019, alors qu’il avait déjà été mordu deux fois précédemment. C’était en plein culte, dans la petite «snake church» de la localité de Squire, devant une poignée de fidèles dans un état de transe comme lui. Il a dû se faire opérer une dizaine de fois et a failli perdre son bras. Aujourd’hui, le pasteur, qui avale également de la strychnine pendant les cérémonies, assure qu’il va bien. Et qu’il continue à brandir des serpents dans son église pour louer le Christ. Il laisse son destin entre les mains de Dieu et refuse en principe d’aller à l’hôpital quand il se fait mordre. Mais cette fois, paralysé, il n’arrivait plus à respirer. «Je déteste le fait d’avoir dû être emmené à l’hôpital. Mais je ne pouvais pas rester comme ça, couché par terre, à lutter», dit-il.

La politique? «C’est très important pour moi. Le président Trump a fait plus pour les chrétiens qu’aucun autre président. Je partage ses opinions. J’ai été élevé démocrate, je l’ai été toute ma vie, mais maintenant le parti penche bien trop à gauche», commente-t-il. «J’ai été élevé dans la pauvreté et je suis toujours pauvre, mais je me suis rendu compte que les démocrates ne défendent plus les pauvres: chaque fois qu’ils réclament des hausses d’impôts, ce sont les pauvres qui finissent par payer.»

Comme la grande majorité des évangéliques, il loue la position antiavortement du président. Mais aussi le fait qu’il ait, pendant la pandémie, insisté pour que les lieux de culte restent ouverts. Il applaudit également sa volonté d’ériger un mur entre les Etats-Unis et le Mexique. Il y a bien des murs autour des prisons pour empêcher les criminels de sortir, argumente-t-il. Chris Wolford n’en démord pas: Donald Trump est le meilleur.

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On the road

Chez les amish de Pennsylvanie

Sur le parking du supermarché de New Holland, une petite place à part: celle pour les buggies des amish. Un cheval est là, devant sa calèche noire. Une famille avec cinq enfants vient d’en sortir. «Pick up after your horse» («Nettoyez après le passage de votre cheval»), précise un panneau, à côté d’un seau et d’une pelle. Sur les 300 000 amish d’Amérique, près de 75 000 vivent en Pennsylvanie. La plus grande partie se trouve dans le comté de Lancaster.

Des racines suisses

Ici, en pays amish, à trois heures de route seulement de New York, on se laisse pousser la barbe depuis le mariage et les femmes portent de longues robes et des petites coiffes en tissu. Les familles ont huit enfants en moyenne, qui quittent généralement l’école à l’âge de 14 ans. Pour croiser les buggies, il faut sortir de la ville de Lancaster, et prendre des petites routes de campagne, au milieu de champs et d’immenses fermes. Certaines localités ont des noms inattendus, comme Bird-in-Hand. Ou Intercourse (rapports sexuels, en anglais), un terme qui, en 1814 quand l’endroit a été rebaptisé, renvoyait probablement à sa situation géographique, au croisement de deux rues. Aujourd’hui, la pancarte est presque devenue une attraction touristique à elle toute seule.

Les amish rejettent toute forme de modernité. Leur maxime? «Tu ne te conformeras point à ce monde qui t’entoure.» Pas de voitures ni d’électricité, ou à de rares exceptions près. Dans les champs, les chevaux tirent les machines agricoles, et sur les routes les calèches noires ont des versions mini, pour les enfants: des carrioles tirées par des poneys. Les amish descendent d’une communauté anabaptiste fondée par le Bernois Jakob Amman au XVIIe siècle et sont le résultat d’un schisme. Des groupes ont d’abord émigré vers la France et les Pays-Bas, puis vers l’Amérique du Nord, au début du XIXe siècle. Dans la région de Lancaster, amish et mennonites, plus progressistes et reconnaissables notamment à leurs habits plus clairs, cohabitent.

Les urnes boudées

S’ils vivent un peu dans leur monde – ils ne cotisent pas à la sécurité sociale et ne reçoivent rien à la retraite car ils préfèrent compter sur l’entraide au sein de la communauté –, les amish sont très accueillants. Mais quand on tente d’évoquer des sujets politiques, c’est souvent un sourire gêné que l’on obtient en retour. Car les amish sont connus pour peu voter. Leur vie simple, sans télévision ni internet, est à mille lieues des agitations de Washington et des coups de théâtre de Donald Trump.

Conservateurs, ils auraient tendance à voter républicain. Or la Pennsylvanie fait partie de ces Etats pivots, ou swing states, capables de basculer dans le camp opposé d’une élection à l’autre. En 2016, Donald Trump y avait fait campagne en promettant de remettre l’industrie du charbon sur les rails. Il a remporté le vote de l’Etat, mais aujourd’hui des mineurs déchantent et les jeux sont loin d’être faits. Chaque vote compte. C’est dans ce contexte qu’en décembre dernier une délégation d’amish, dont deux membres originaires de Pennsylvanie, a été accueillie par Donald Trump à la Maison-Blanche. Du jamais-vu depuis la Première Guerre mondiale, quand un amish avait participé à une cérémonie religieuse. Les républicains multiplient les efforts en pays amish pour les inciter à voter. Vont-ils parvenir à les détourner des travaux des champs? Pas sûr que le succès escompté soit au rendez-vous.