Avant de promulguer le Civil Rights Act,la loi sur les droits civiques, le 2 juillet 1964, le président démocrate avait présenté cette transformation majeure de la société américaine comme un legs du président assassiné John F. Kennedy. Le Texan, issu d’un milieu pauvre, a dûlui-même faireson chemin avantde plaider pour l’intégrationdes Noirs

Lyndon Johnson, guide de la révolution des droits civiques

Qui mieux que Robert Schenkkan pour raconter l’impact de la présidence de Lyndon Johnson (LBJ) sur la société américaine d’aujourd’hui? Dramaturge à succès, cet Américain de 61 ans vient de triompher à Broadway avec All the Way: record d’affluence, obtention d’un Tony Award pour la meilleure pièce de théâtre et le meilleur acteur. Le défi était pourtant énorme: charger le célèbre acteur Bryan Cranston d’incarner LBJ sur les planches new-yorkaises. Le 36e président des Etats-Unis est, relève le metteur en scène, «un personnage très complexe», décrit à la fois comme un brillant négociateur à l’étoffe d’un maquignon ­vulgaire, un ambitieux à l’ego démesuré, une figure tantôt shakespearienne, tantôt rabelaisienne. Il est cependant indissociable de la révolution des droits civiques outre-Atlantique. Catapulté à la présidence après l’assassinat de John F. Kennedy en novembre 1963, il a réussi ce qui paraît impensable: faire passer la législation la plus révolutionnaire depuis le New Deal de Franklin D. Roosevelt: loi sur les droits civiques en juin 1964, loi sur le droit de vote en août 1965, loi sur les droits civiques portant sur une politique non discriminatoire du logement en 1968 (Fair Housing Act). Depuis 1945, le Congrès avait pourtant échoué chaque année à faire passer une loi ambitieuse en la matière.

Robert Schenkkan a parlé à des historiens et ex-collaborateurs de l’administration Johnson. Il a écouté des documents sonores pour écrire All the Way, un titre qui reprend le slogan de la campagne présidentielle de LBJ en 1964. Il le confie au Temps: «A l’époque de Johnson, j’étais très critique de sa présidence en raison de la guerre du Vietnam. Bien des années plus tard, j’ai toutefois constaté à quel point il avait transformé l’Amérique. Le monde dans lequel nous vivons est une création du président Johnson, celle de la Great Society.» Celle-ci fut marquée par la création de Medicare (assurance maladie étatique pour les plus de 65 ans) et Medicaid (pour les plus démunis), les lois sur les droits civiques et le droit de vote, la guerre contre la pauvreté. Si, parmi les spectateurs, le dramaturge a pu compter sur la visite de Bill et Hillary Clinton et d’élus du Congrès, il avoue avoir été surpris par l’enthousiasme du public: «Il y avait deux groupes: ceux qui ont vécu les années 1960. Pour eux, le spectacle était très émouvant. Pour les plus jeunes spectateurs, la pièce fut éclairante. Certains m’ont avoué qu’ils n’auraient jamais imaginé que leur pays était aussi raciste voici cinquante ans, qu’un mariage interracial équivalait à un crime passible de six ans de prison en Géorgie.»

Pour Robert Schenkkan, mettre en scène une pièce sur LBJ, c’est souligner à quel point Washington est aujourd’hui malade, incapable de s’entendre sur le moindre projet de loi d’envergure. Lyndon Johnson, un démocrate ayant grandi dans une région pauvre du Texas, a eu l’intelligence d’utiliser le capital politique hérité de l’assassinat de JFK et de l’émoi qu’il causa dans tout le pays pour forcer le Congrès à adopter une loi sur les droits civiques qui marqua un tournant dans les rapports entre Blancs et Noirs aux Etats-Unis. Il présenta le projet de loi comme un héritage du défunt président. Or, comme le raconte le biographe Robert Caro, qui a consacré déjà quatre ouvrages au Texan, Lyndon Johnson était animé par un complexe d’infériorité nourri par l’indigence de son enfance et par une haine de classe qu’il éprouvait vis-à-vis des Kennedy. Sa soif de justice sociale sous-tendra son combat en faveur des droits civiques. Robert Caro défie d’ailleurs ceux qui en doutent. Ils n’ont pas compris à quel point le président s’identifiait aux «dépossédés de la terre».

LBJ eut aussi l’habileté de s’appuyer sur le démocrate Hubert Humphrey, et surtout sur les républicains Everett Dirksen, un sénateur de l’Illinois et le représentant de l’Ohio William McCulloch pour convaincre leur parti d’approuver le Civil Rights Act. La Chambre des représentants étant déjà acquise à la cause, le Sénat surprit. Sur les 100 sénateurs, 73 approuvèrent la loi, dont 27 républicains sur 33. «Le Texan, poursuit Robert Schenkkan, a provoqué un changement radical du système politique américain.» Conséquence de ce vote bipartisan consacrant l’action de LBJ, le parti d’Abraham Lincoln, le président qui décréta la proclamation d’émancipation des esclaves en pleine guerre de Sécession, va basculer, s’érigeant en gardien de l’orthodoxie conservatrice et profitant du nouveau positionnement des démocrates. Son candidat à la présidentielle de 1964, Barry Goldwater, va gagner cinq Etats du Sud qui étaient jusqu’ici sous ferme contrôle des démocrates. Aujourd’hui, les républicains dominent onze Etats de l’ancienne Confédération. Les Afro-Américains ne votent plus républicains, mais démocrates.

Dans cette année de jubilé pour célébrer le Civil Rights Act, les Américains assistent à un retour en grâce de Lyndon Johnson. En 1969, quand il quitta la Maison-Blanche après avoir renoncé à se représenter à la présidentielle, c’était un homme «presque cassé» par l’enfer du Vietnam. Beaucoup se demandent si la législation «historique» en matière de droits civiques aurait eu une chance de passer la rampe du Congrès sans lui. Sans l’expérience d’un président qui connaissait parfaitement la mécanique du Congrès pour y avoir siégé durant 24 ans, sans le «schmooze» caractéristique du Texan, cette habileté de socialiser et de rallier à sa cause. Barack Obama butant sur un Congrès obstructionniste, certains postulent que Washington fonctionnerait mieux avec Lyndon Johnson. «Le contexte est différent, analyse le dramaturge Robert Schenkkan. A l’époque, LBJ pouvait s’appuyer sur une majorité des deux tiers au Congrès. Et c’était tout à fait ­acceptable de collaborer avec ­l’adversaire pour faire passer une loi. Désormais, tout compromis est un suicide politique. C’est ­ridicule.»

L’histoire de Lyndon Johnson et des droits civiques est toutefois loin d’être linéaire. Utilisant lui-même l’expression «nigger», LBJ s’est longtemps senti contraint de voter contre une intégration forcée des Noirs pour des raisons de survie politique. Son opposition aux initiatives relatives aux droits civiques du président Truman ulcéra les Afro-Américains du Texas. Mais dans les années 1950, il fit volte-face. Pour des questions de cohésion sociale et d’image, il jugea nécessaire d’intégrer les Noirs. Une fois président, il délia les cordons de la bourse à Washington pour pousser à la déségrégation. Il nomma un juge noir à la Cour suprême, Thurgood Marshall, et s’activa à promouvoir la discrimination positive.

Directeur du Hill Country Project à Jackson, dans le Mississippi, Roy DeBerry, 67 ans, a grandi dans le Sud régi par les lois discriminatoires Jim Crow. Il rappelle que les relations entre le mouvement des droits civiques et LBJ ne furent pas toujours exemptes de tensions. En 1964, la militante afro-américaine Fannie Lou Hamer contesta la composition de la délégation du Mississippi à la Convention démocrate d’Atlantic City, qui ne comprenait que des Blancs. Elle témoigna à la Convention. «Lyndon Johnson appréhendait son allocution, qui s’adressait à la «conscience de l’Amérique.» Il avait organisé une conférence de presse au même moment, de sorte que les grandes chaînes de télévision ne couvrirent pas le discours de la militante, pourtant puissant», se souvient Roy DeBerry. LBJ refusa d’ouvrir la délégation aux Noirs qui avaient créé le Mississippi Freedom Democratic Party (MFDP). Un compromis fut trouvé avec l’aval de Martin Luther King. Deux délégués noirs eurent accès à la convention, mais sans pouvoir voter.

L’épisode paraît anodin, mais il marque les premières fissures au sein du mouvement des droits civiques, avec d’un côté l’aile modérée prête à collaborer avec les Blancs, et de l’autre un mouvement plus radical inspiré par les enseignements de Malcolm X et emmené par Stokely Carmichael, une figure afro-américaine du Mississippi qui évoqua pour la première fois, en 1966, l’avènement du Black Power, le pouvoir des Noirs. Un mouvement qui, sans l’activisme de Lyndon Johnson, aurait été beaucoup plus puissant.

«L’Amérique d’aujourd’hui est une création du président Johnson, celle de la Great Society»

«L’Amérique d’aujourd’hui est une création du président Johnson, celle de la Great Society»