Chassez le naturel il revient au galop. Les metteurs en scène des grandes pompes chiraquiennes n'ont pas pu se retenir longtemps. A Rennes, mardi soir, deux jours après le choc du premier tour de l'élection, le meeting du président candidat avait mis en sourdine la musique et les flonflons. A Lyon, hier soir, ils étaient de retour. Cornes de brume, musique vrombissante, longue traversée de la foule d'un candidat retrouvé, le sourire vissé sur le visage, la main ouverte à tous ceux qui voulaient la saisir.

L'ambiance traditionnelle des meetings chiraquiens n'était pas la seule à être de retour: les grands bannis de la droite «parlementaire» étaient là aussi. Eux aussi ont eu droit à leur poignée de main chiraquienne, à leur sourire élyséen. Et ils en étaient visiblement ravis les Jean-Pierre Soisson, Jacques Blanc et surtout Charles Millon. Autant de nouveaux supporters qui, à la différence de ce qu'affirme celui derrière lequel ils viennent se ranger, n'ont pas hésité, quand leur poste de président de région était en jeu, en mars 1998, à passer des accords avec l'extrême droite. Mais l'heure visiblement, pour les dirigeants chiraquiens, n'est plus à remuer de mauvais souvenirs.

L'exercice n'était pas des plus évidents pour Jacques Chirac. Il lui faut tout à la fois resserrer fermement les rangs de la droite derrière lui, sans pour autant prendre à rebrousse-poil une gauche dont la base manifeste quelques réticences à aller déposer un bulletin Chirac dans les urnes le 5 mai prochain. Alors hier soir, devant 10 000 personnes, Chirac a tenté de façon pas toujours convaincante d'allier les deux. D'abord l'indispensable profession de foi républicaine: «Ce qui est en cause aujourd'hui, c'est le respect des valeurs qui sont au cœur de notre pacte républicain. C'est notre capacité à résister aux fausses évidences de la démagogie. […] Ce qui est en cause, c'est aussi l'image que nous donnons de nous-mêmes en Europe et dans le monde. […] Ce qui est en jeu surtout, c'est d'écarter les vieux démons de la tentation extrémiste qui a déjà causé tant de malheurs dans l'histoire des peuples.»

Autant d'engagements prononcés en début de discours, susceptibles d'être repris dans la grand-messe des journaux télévisés du 20 heures. Et puis… chassez le naturel… Dès qu'il s'est agi de s'adresser à ses troupes, Jacques Chirac a embrayé, comme pour le premier tour, sur… l'insécurité: «Les Français ont dit leur aspiration forte à davantage de sécurité et de considération. […] S'il est un message qui ressort du scrutin, c'est bien celui de l'exaspération de tant de nos compatriotes, excédés de voir que le plus élémentaire de leurs droits, le droit à la sécurité, n'est pas respecté. […] L'insécurité n'est pas une illusion: c'est un fardeau avec lequel trop de Français doivent vivre.»

Bien sûr, les cornes de brume se sont déchaînées. Une ovation est montée. Tout comme, abandonnant les habits du président républicain consensuel, Jacques Chirac s'est déjà présenté comme le leader naturel de son camp pour les législatives qui suivront la présidentielle: «J'engagerai la bataille des élections législatives pour que le gouvernement que je désignerai soit soutenu par une majorité de députés.» Parmi les premières mesures de gouvernement: «Les grandes négociations sociales pour l'assouplissement des 35 heures.» Vif succès dans l'assistance. Mais bien moins que pour la première mesure que prendra ce gouvernement: «Dès le mois de mai, un ministre de la Sécurité sera nommé.» Chassez le naturel…