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Le quartier de la Confluence à Lyon, symbole des transformations de la ville.
© David Wagnières

DEMAIN, QUELLE FRANCE? (4)

Lyon, laboratoire urbain du «macronisme»

La cité rhodanienne affiche une santé et un dynamisme rares en France. Son maire Gérard Collomb, parrain du candidat Macron, a su allier les valeurs de la social-démocratie avec celles de l’économie de marché. Pour offrir à sa ville une visibilité internationale et l’affranchir de Paris

■ Comment parler de l’élection présidentielle française sans retomber, toujours, dans le spectacle politique scandé par les affaires? Comment raconter la France en s’efforçant de cerner les défis du prochain quinquennat?

■ Dans cette séries de reportages, nous avons fait le choix de regarder vers demain. En posant les questions qui sous-tendent, vu de Suisse, la transformation possible du pays dans les cinq prochaines années. Notre exploration du pays se fait en partenariat avec les journaux locaux.


21 avril 2016: un train de 41 containers renfermant des produits électroniques et des pièces d’automobiles arrive à Lyon en provenance de Wuhan en Chine, après avoir parcouru 11 300 kilomètres et traversé sept pays. Une histoire vieille de 173 ans se perpétue entre l’Empire du Milieu et la cité des gones, première ville ouvrière de France au XVIIIe siècle, époque glorieuse des canuts (tisserands), qui découvraient les grands métiers à tisser (comme le Jacquard) et la soie chinoise.

Au XXIe siècle, une nouvelle Route de la soie s’ouvre. Les articles sont certes différents mais la livraison s’effectue comme jadis dans les délais et à coût raisonnable. La Métropole rhônalpine et la République populaire ont des affinités: la première et unique université chinoise hors de Chine a été ouverte à Lyon en 1921 et c’est à Lyon que, le 25 mars 2014, le président Xi Jinping commence sa visite d’Etat qu’il effectue à l’occasion du cinquantenaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Chine.

Paris et l’Elysée ont sans nul doute été froissés. Là n’est pas le souci de Gérard Collomb (70 ans), maire socialiste depuis 2001 et président de la Métropole depuis 2015. Ce fils d’un ouvrier-métallurgiste et d’une femme de ménage, devenu agrégé de lettres classiques, peut se targuer d’avoir attiré 60 entreprises chinoises en région lyonnaise tandis que 100 sociétés lyonnaises se sont implantées en Chine. Huawei, référent des télécoms chinois, a inauguré un bureau en 2011. Haier, géant de l’électroménager, a choisi la Métropole pour déployer son second centre européen de recherche et développement.

La social démocratie alliée avec le monde de l'entreprise

Par son alliance de la social-démocratie avec le monde de l’entreprise, Lyon, sous la férule de Gérard Collomb, est un laboratoire du macronisme, cela bien avant qu’Emmanuel Macron ne songe à se porter candidat à la présidentielle. Le leader d’En Marche! est le «petit protégé» du maire de la troisième ville de France. En janvier, on l’a vu tracter place Bellecour en faveur de son poulain, qui tenait meeting au Palais des sports de Gerland.

Etrangement, Gérard Collomb, réformateur dans l’âme, un frondeur à sa façon, n’a jamais été ministre. Sa ville l’occupait trop pour cela. Il lui doit sa notoriété. Elle lui doit une partie de sa prospérité. C’est désormais la Métropole qui remplit tout son agenda. En 2015, il a créé une collectivité territoriale unique en France née de la fusion de la ville et du département. Une innovation institutionnelle destinée à simplifier l’indigeste mille-feuille administratif français.

Notre dossier sur la présidentielle:  La France en campagne

«Gérard a de fait suivi et amplifié le mouvement lancé par son prédécesseur, le centriste (et ancien premier ministre, ndlr) Raymond Barre, indique David Kimelfeld, premier vice-président à l’Economie de la Métropole. L’idée était qu’il fallait rassembler les partenaires. Nous avons inventé un super-comité de pilotage, où se sont retrouvés aussi bien le Medef que les universités, la Chambre des métiers et du commerce, les PME. Nous avons parlé de gouvernance partenariale. En ce sens, nous avons eu en France un temps d’avance.»

La force du Grand Lyon

Cinquante-neuf communes ont rejoint cette Métropole, ou Grand Lyon. Superficie: 538 km2. Population: 1,3 million d’habitants. Une force. Un jacobisme décentralisé qui ne plaît pas à tout le monde mais qui donne des résultats, plutôt excellents. Installée au 25e rang des aires urbaines en Europe, Lyon collectionne les bons points. Premier pôle économique de France après Paris, avec un bassin industriel solidement ancré et des zones tertiaires dynamiques. Lyon figure, toujours après la capitale, en première place pour l’activité de son secteur numérique (robotique, programmation, Big Data) avec plus de 7000 entreprises implantées dans la région. Le taux de chômage est de 9,5%, inférieur donc au taux national (autour de 10%).

A l’heure de la mondialisation, la Métropole est un moteur. […] Déjà en pleine Renaissance, Lyon regardait davantage Turin, Milan ou Barcelone que vers Paris.

Daniel Navrot, politologue

L’attractivité de la région ne se dément pas. L’Aderly (Agence pour le développement économique de la région lyonnaise) a annoncé en début d’année l’implantation de 110 nouvelles entreprises, soit une hausse de 20% par rapport à 2015. A terme, plus de 2000 emplois vont être créés (+11%). On est loin ici de la destruction d’emplois et des friches industrielles. Parmi ces 110 implantations, 33% sont des projets internationaux.
L’économie du tourisme, de son côté, explose. Elle n’est plus au beau fixe en France après les attentats mais a grimpé de 13,3% en un an à Lyon. Aux World Travel Awards, la ville est la première destination européenne pour les courts séjours. L’occupation des hôtels a progressé de 27%. Les musées, la gastronomie et la mobilité douce drainent des voyageurs urbains qui ne se heurtent pas à des manifestations anti-touristes, contrairement à ce qui se passe dans d’autres métropoles comme Barcelone.

Selon le politologue Daniel Navrot, qui dirige la revue Prospective&Territoire Auvergne-Rhône-Alpes, «la Métropole est un géant intrinsèque qui a donné une meilleure visibilité à la ville». «A l’heure de la mondialisation, la Métropole est un moteur. Elle a été ainsi assez influente pour fusionner les chambres de commerce et d’industrie de Lyon, Roanne et Saint-Etienne. De manière plus générale, les compétences sont réunies. C’est efficace quand il faut aller chercher les entreprises», développe l’analyste.

Gérard Collomb, c’est connu, est un prospecteur, le meilleur VRP régional. Aderly est son outil, le Quai d’Orsay est relégué. Et quand il prend l’avion, ce qui lui arrive souvent, il est tel un chef d’Etat en voyage d’affaires: les patrons montent avec lui et, sur place, un ambassadeur lyonnais l’attend sur le tarmac et saura l’aider à frapper aux bonnes portes. C’est ainsi que Lyon, longtemps complexée vis-à-vis de Paris car par trop provinciale, connotée terroir, Guignol et Bocuse, s’est affranchie du pouvoir central.

Esprit de consensus

«Déjà en pleine renaissance, Lyon regardait davantage Turin, Milan ou Barcelone que Paris», note Daniel Navrot. Nulle autre métropole provinciale française n’a autant posé sa marque à l’international. A Tokyo, Yokohama, Shanghai, Boston ou Montréal, Lyon est l’autre ville de France. David Kimelfeld: «Nous avons envie de dire à l’Europe: ne regardez pas que les Etats, regardez aussi les métropoles. Nous avons envie de dire à la France: le jeu des postures politiques est ankylosant, il faut passer à autre chose, se montrer plus consensuel.»

Trop belles paroles pour être vraies? C’est vérifiable. Rhône-Alpes, rejointe par l’Auvergne, a basculé à droite lors du scrutin régional de décembre 2015. Proche de Nicolas Sarkozy, réputé décideur et fonceur, Laurent Wauquiez est le nouveau président de la région. Face à Gérard Collomb, roi d’une ville et de sa large couronne, on s’attendait à ce que volent les noms d’oiseaux et les invectives. Même pas.

Rendez-vous à l’Institution, adresse un brin sélect de la rue de la République, avec Philippe Cochet, député et maire Les Républicains de Caluire, premier opposant à Gérard Collomb. Qui rappelle d’emblée «qu’au fond Lyon a toujours eu un fort potentiel avec ses industries, le textile, la chimie, la pharmacologie et les nouvelles technologies». Il poursuit: «Il est évident que Collomb vend bien son territoire. Nous n’entretenons pas de relations frontales, l’intérêt général prime.»

Lire aussi: «A Lyon, les maires se sont toujours inscrits dans la continuité»

«On a ravalé les façades»

Mais puisqu’une élection cruciale se profile et qu’il faut égratigner le macroniste qu’est Gérard Collomb, Philippe Cochet pointe «sa fâcheuse propension à déshabiller les petites communes pour mieux habiller les grandes, ce qui n’est pas de l’aménagement du territoire, à densifier, planter un immeuble dès qu’il y a un peu de vert et creuser des puits de pauvreté dans les banlieues à Bron, Vaulx ou Vénissieux, où l’amélioration n’y est que visuelle. On a ravalé les façades mais la tension ethnique reste forte.» Il enchaîne: «Lyon décidait et la région payait. Cela a changé, on traite d’égal à égal.»

Auvergne-Rhône-Alpes est un colosse, 8 millions d’habitants, un PIB supérieur à celui du Portugal ou de la Grèce. Daniel Navrot craint que le double affichage en termes de puissance (Métropole et région) puisse devenir synonyme de crispations et de concurrence plutôt que d’émulation et de synergie. Pour le moment, Collomb et Wauquiez martèlent que la région a besoin de Lyon et que Lyon a besoin de la région. La formule est même devenue un leitmotiv. Tous deux se retrouvent sur cette même ligne: «La vision classique, jacobine, centralisée parisienne est dépassée, l’énergie et l’innovation viendront des villes et des régions qui voudront bien collaborer.»


 

Episodes précédents


 

La Suisse, si proche, si loin…

Les relations entre la région lyonnaise et la Confédération ne dépassent guère le stade du bon voisinage et des politesses. Economiquement, tout reste à faire

C’est la vitrine de la Métropole, un nouveau centre de la ville, le plus grand chantier architectural de l’Hexagone… La Confluence, à la pointe sud de la presqu’île lyonnaise, entre Rhône et Saône. Cent cinquante hectares d’anciennes friches en voie d’être reconquises. Trente mille habitants sont attendus d’ici à 2025. La première phase côté Saône est quasi achevée. Une trame verte, les anciens entrepôts transformés en pergolas géantes, la Sucrière, avec son ancien silo, accueille désormais la Biennale d’art contemporain. Une place nautique, trois îlots de logements conçus avec des conteneurs d’habitation, d’inspiration portuaire forcément.

C’est beau, c’est écolo, c’est bobo. On nous dit que 25% de logements sociaux sont intégrés dans le nouveau bâti et que la mixité sociale est garantie. Le chantier côté Rhône, pas encore livré, a été confié aux Bâlois de l’agence Herzog & de Meuron. Les architectes ont en charge la réalisation de huit immeubles de 232 logements et de 9000 m2 de bureaux, et d’une tour à 16 niveaux.

Cette présence suisse est remarquable dans le sens où elle se fait rare. Il se dit que les deux entités seraient trop proches et trop concurrentielles. Lyon et la région semblent limiter leurs relations à la Suisse aux seules questions des flux financiers liés aux travailleurs transfrontaliers et de la mobilité entre les deux pays (le futur Léman Express, auquel la France participe financièrement).

Déclaration d’intention

Laurent Wauquiez indiquait récemment au Temps que l’espace régional allant de Lausanne à Lyon, Grenoble et Clermont pouvait prétendre devenir la première région en Europe pour les nouvelles technologies et le numérique, et de très loin la première industrielle. Belle déclaration d’intention que les actes démentent.

Illustration avec l’affaire, l’an passé, de la privatisation de l’aéroport Saint-Exupéry de Lyon. A la suite d’une décision du Conseil d’Etat genevois, le groupement Aéroport de Genève-Cube (un fonds d’investissement) s’est retiré fin juin de la course pour le rachat, parce que certains changements de partenaires financiers opérés par le consortium n’auraient pas convaincu le canton de la viabilité du projet.

L’offre helvète partait pourtant favorite. Gérard Collomb ne soutenait pas l’option suisse, craignant que Saint-Exupéry ne devienne la plateforme low cost de Genève. Le représentant de Cointrin aurait par ailleurs refroidi ses (ex-)futurs partenaires rhodaniens en indiquant que deux aspects étaient à ses yeux primordiaux: développer les vols de nuit sur Saint-Exupéry, ce qui est impossible à Genève, et transférer au maximum le trafic saisonnier d’hiver sur Lyon pour libérer des créneaux sur Genève. «Ce rôle de supplétif a quelque peu heurté Saint-Exupéry», croit savoir le politologue Daniel Navrot.

Dossier
La France en campagne

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