L'accord de paix, paraphé mercredi à Ohrid, entre les forces politiques de Macédoine demeure des plus fragiles, a admis jeudi sur la radio privée Europe 1 l'émissaire de l'Union européenne pour la Macédoine, le Français François Léotard. «Je reste très prudent, a-t-il déclaré. Si la situation continuait à se détériorer sur le terrain, ce qui a été acquis et conclu sur le papier pourrait être remis en cause.» Et de reconnaître que la guérilla albanaise de l'UÇK, le principal moteur des événements de ces derniers mois, n'avait pas officiellement adhéré au processus.

L'émissaire européen a par ailleurs estimé que les conditions d'une intervention de l'OTAN pour collecter les armes de l'UÇK, dans le cadre de l'opération en préparation «Récolte essentielle» n'étaient pas encore réunies. «Trois conditions lourdes» sont posées selon lui à l'arrivée des 3500 hommes de l'Alliance atlantique: la signature d'un accord politique, l'acceptation de ce déploiement par les protagonistes de la crise, et un cessez-le-feu effectif.

Les termes de l'accord

L'accord global paraphé mercredi à Ohrid stipule que l'albanais, langue maternelle d'un quart des Macédoniens, sera langue officielle dans les zones où les Albanais représentent 20% au moins de la population. Au parlement, l'usage de cet idiome sera autorisé et les lois seront rédigées à la fois en macédonien et en albanais.

Selon les mêmes sources, l'accord sur la réforme de la police, qui restera entièrement sous le contrôle du Ministère de l'intérieur, prévoit une très sensible augmentation du nombre de policiers d'origine albanaise d'ici 2003. Actuellement, ces derniers représentent seulement 3% du total des effectifs. Or, il est prévu d'en embaucher 500 en 2002 et tout autant en 2003, soit 1000 agents qui représenteront alors 23% du total des forces de police. Un pourcentage qui coïncide avec le chiffre officiel de la population d'origine albanaise de Macédoine.

Une autre concession faite par les partis macédoniens concerne la nomination des chefs de poste de police dans les localités majoritairement peuplées d'Albanais. Selon ces mêmes sources, les conseils municipaux auront le droit de «valider» les candidatures proposées par le Ministère de l'intérieur.

Concernant les amendements à apporter à la Constitution, un accord «très complexe» a été trouvé pour donner aux élus albanais des «moyens de s'opposer à l'adoption contre leur gré, au parlement, de lois» concernant leur minorité. De plus, l'Université en langue albanaise de Tetovo (nord-ouest) sera «partiellement» financée par l'Etat.

L'accord global contient également un document portant sur le désarmement de l'UÇK et sur une amnistie offerte aux rebelles qui n'ont pas commis des crimes susceptibles d'être jugés par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie.

Un terrain agité

Sur le terrain, la journée de jeudi a été moins tragique que celle de mercredi, au cours de laquelle une dizaine de soldats avaient été abattus. Mais elle n'en a pas moins été agitée. La police macédonienne a annoncé avoir découvert 235 kg d'explosif dans une cache d'armes appartenant à l'UÇK. L'explosif était dissimulé sous l'autoroute qui mène de Skopje à Tetovo (nord-ouest), à proximité de l'endroit où la guérilla avait tendu la veille sa très meurtrière embuscade. La police a également découvert 55 détonateurs, 300 mètres de câble, un grand nombre de mines ainsi que des lance-roquettes, des lance-grenades et des cocktails Molotov.

Autre facteur de tension, le Centre gouvernemental pour les situations de crise a annoncé à Skopje que l'UÇK avait enlevé la veille six civils macédoniens, dont un homme de 74 ans, dans un village près de Tetovo. Mardi, des rebelles en avaient déjà kidnappé cinq autres qui travaillaient à la réfection d'une route près du village de Zelino, à l'est de Tetovo, avant de les relâcher le lendemain. Trois de ces personnes ont été hospitalisées à Kumanovo (nord) d'où elles sont originaires après avoir subi des sévices pendant leur captivité.

Enfin, cinq civils macédoniens, trois hommes et deux femmes, ont été blessés jeudi soir au cours d'affrontements qui se sont déroulés dans les faubourgs nord de Tetovo entre l'UÇK et les forces macédoniennes.

Le ministre macédonien de la Défense, Vlado Buckovski, a exhorté jeudi ses compatriotes à surmonter la mort des dix militaires macédoniens tombés mercredi. «Donnons une chance à la paix, a-t-il déclaré. Faisons en sorte que cette grande tragédie marque la fin de la guerre et non le début d'une guerre civile sanglante.» Il n'a pu toutefois s'empêcher de remarquer: «Il est très difficile dans ces moments de trouver les mots pour demander aux gens d'avoir de la patience.»