La drôle de guerre de Macédoine semble déjà devoir s'inscrire dans la durée. Victorieuse, «l'offensive finale» des troupes gouvernementales dimanche à Tetovo n'aura été triomphale que quelques jours, le temps pour les rebelles de l'UÇK de se déplacer sur de nouvelles positions dans la région de Gracani, à 15 km au nord de la capitale Skopje. L'artillerie lourde résonnait hier sur les contreforts du massif de la Char Planina séparant la Macédoine du Kosovo, à quelques centaines de mètres du poste frontière de Blace… le même d'où sortaient, il y a tout juste deux ans, les réfugiés du Kosovo.

Parallèlement, les affrontements commencent à diviser les représentants politiques albanais. Un député du principal parti albanais de Macédoine a annoncé mercredi qu'il avait rejoint les rangs de l'Armée de libération nationale (UÇK). Hisni Shaqiri, 52 ans, membre du Parti démocratique des Albanais (PDSh) a appelé son électorat et les autres partis albanais à le suivre. Un geste que la direction de sa formation a «condamné», estimant qu'il s'agit d'une «démarche personnelle». La décision du député est d'autant plus forte que son parti participe au gouvernement dominé par le VMRO (nationaliste modéré) des Slaves macédoniens et tente de gérer la crise en refusant le principe de lutte armée. Arbën Xhaferi, chef du PDSh et dirigeant charismatique des Albanais de Macédoine, ne cache pas sa crainte de ne pouvoir résister longtemps aux tensions internes qui agitent son parti et mettent en cause son pacifisme (Le Temps du 27 mars). A première lecture, tout indique donc que la situation pourrait s'aggraver en Macédoine. Mais une seconde lecture des événements permet de conserver un semblant d'optimisme.

Une réplique après le grand séisme

«Cela n'a rien à voir avec ce que nous avons connu dans les guerres de Croatie (Krajina, Slavonie), en Bosnie ou au Kosovo. Le tremblement de terre est derrière nous. En Macédoine, nous assistons à une réplique. Il y en aura d'autres, des petites, des grandes. La prochaine au Monténégro, sans doute très bientôt. Mais globalement, l'intensité des affrontements va en diminuant.»L'analyse est d'un expert militaire français, venu constater à Tetovo le déroulement des opérations militaires de l'armée macédonienne. Vrai, jusqu'ici, la «guerre de Macédoine» a fait peu de victimes. Même pendant leur assaut massif, dimanche, sur les collines de Tetovo, les troupes de Skopje ont fait preuve d'une certaine retenue, comme si elles privilégiaient l'option «zéro mort» dans leurs rangs. Une tactique qui ressemble bien sûr à la doctrine en vigueur dans les armées de l'OTAN. La Macédoine n'est pas membre de l'Alliance atlantique, mais c'est tout comme.

En première ligne depuis un mois, les forces macédoniennes sont mal équipées, et peu rompues aux techniques de la guerre de «faible intensité», du contrôle de zone ou de l'antiterrorisme. Mais une main secourable leur a été tendue: les troupes spéciales sont entraînées depuis quelque temps aux Etats-Unis; une équipe britannique spécialisée dans la lutte antiterroriste va débarquer à Skopje; et la France va fournir des équipements de vision nocturne et des radars de surveillance au sol. L'Allemagne, l'Italie, la Grèce et l'Ukraine ont offert du matériel. Et à Skopje, c'est désormais un général italien, Fabio Mini, de l'état-major «Sud Europe» de l'OTAN à Naples, qui dirige depuis quelques jours une «cellule de coordination» au Ministère de la défense.

Un protectorat qui ne dit pas son nom

Depuis l'intervention occidentale au Kosovo, il y a deux ans, la Macédoine sert de base arrière à la KFOR. Sur les 42 000 hommes que comporte la KFOR, 5000 sont stationnés dans les environs de Skopje (notamment sur l'aéroport de Petrovec), où ils assurent les lignes de ravitaillement pour Pristina. Plusieurs centaines de diplomates (ONU, OSCE, Union européenne, OTAN) et d'humanitaires sont basés en permanence dans la capitale macédonienne, véritable tour de Babel où s'agitent vrais entremetteurs et agents d'influence. Comme en Bosnie (semi-protectorat), au Kosovo (protectorat), ou encore en Albanie et en Bulgarie, l'influence des Occidentaux, ou plutôt des «internationaux», est immense. De l'obéissance du pays à cette tutelle qui ne dit pas son nom dépend la perfusion de l'aide économique. Skopje le sait bien. Une réalité qui limite peut-être sa marge de manœuvre militaire en privilégiant la «riposte modérée» aux rebelles de l'UÇK. Mais une réalité qui permettra sans doute d'éviter la dérive guerrière. Au pire moment du nettoyage ethnique en Bosnie (mai-août 1992), les tentacules du protectorat international qui s'étend aujourd'hui sur les Balkans n'étaient encore qu'embryonnaires.

La discrimination par la langue

Avec un minimum de chance, la «guerre de Macédoine» peut encore être évitée. Mais l'alerte provoquée par les rebelles de l'UÇK est sérieuse. La majorité slave a tout intérêt à redéfinir les liens qu'elle entend, à l'avenir, entretenir avec sa minorité albanaise (un quart à un tiers des 2 millions d'habitants de la Macédoine). Au centre de Skopje, une plaque indique l'endroit où se dressait autrefois la maison dans laquelle est née Mère Teresa. Albanaise de Macédoine, elle est un véritable héros national dans l'ensemble du monde albanais (la rue centrale de Pristina porte son nom depuis deux ans). A Skopje, la plaque commémorative dit ceci: «Ici est née, le 27 août 1910, Agnes Gonxha Bojaxhiu, dite Mère Teresa, bienfaitrice de l'humanité.» Suit un court texte, rédigé en deux langues, le macédonien (slave) et l'anglais. Mais pas en albanais. De la même manière, le panneau d'entrée de la ville de Tetovo, «capitale» des Albanais de Macédoine, fait peu de cas de la susceptibilité linguistique albanaise. Il est bien écrit en deux graphies (cyrillique et latine), mais les deux reprennent la prononciation slave (Tetovo) et non albanaise (Tetovë). Que dirait-on si la plaque commémorative à Henry Dunant, à Genève, était rédigée en allemand et en anglais?

Paroxysme des frustrations, des discriminations, le problème linguistique est au cœur des revendications albanaises. Ainsi, quand le maire (albanais) de Tetovo s'adresse par courrier à ses administrés (albanais), il rédige son courrier en macédonien. Avant l'éclatement de la Yougoslavie, quand les Albanais de Macédoine voulaient effectuer des études supérieures, ils partaient pour Pristina, qui abritait la seule université albanophone d'ex-Yougoslavie. Milosevic l'a fait fermer en 1989. En 1991, la Macédoine est devenue indépendante. Depuis, il est impossible d'étudier en albanais dans le pays. «Ils nous disent: vous n'avez qu'à aller à Tirana. Mais Tirana, c'est l'Albanie, ce n'est pas mon pays, et les conditions de vie y sont détestables», dit Aferdita, une étudiante albanophone de Skopje.