La Macédoine se sent «abandonnée»

Balkans Un entretien avec le président macédonien

Gjorge Ivanov plaide pour une intégration rapide de son pays, placé au centre d’un «cercle de feu»

Voilà dix ans que la République de Macédoine, issue de l’ancienne Yougoslavie, attend à la porte de l’Union européenne. Sa candidature est systématiquement bloquée par la Grèce, au motif que celle-ci refuse à sa voisine l’utilisation de ce nom, soucieuse de s’arroger seule l’héritage de la Macédoine antique.

Le Temps: A l’étranger, on s’est habitué à l’idée que votre pays est un candidat perpétuel à l’Union européenne. Qu’en est-il?

Gjorge Ivanov: Pour nous, l’adhésion à l’UE est un objectif stratégique. Entre 80 et 90% de la population y est favorable et, depuis 2009, la Commission européenne a émis pas moins de six recommandations positives à notre adhésion. Mais la Grèce continuer de s’y opposer.

– Les choses pourraient-elles changer avec l’arrivée au pouvoir à Athènes d’Alexis Tsipras?

– Nous espérons que ce nouveau gouvernement va marquer l’arrivée d’une nouvelle génération et saura se libérer des préjugés hérités du passé. Jusqu’ici, les élites grecques étaient les dernières, dans les Balkans, à avoir été produites par la Guerre froide. Partout ailleurs, la page a déjà été tournée. Cela dit, les nouveaux dirigeants grecs ont beaucoup d’autres préoccupations actuellement et n’ont, à aucun moment, évoqué publiquement leurs intentions envers nous. Soyons réalistes: nous ne sommes pas une priorité pour eux.

– Malgré cette longue dispute, entreteniez-vous des liens avec les dirigeants grecs précédents?

– Pas le moindre contact, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Nous avons tenté d’élaborer des accords dans le domaine du passage des frontières ou de la double imposition, mais nous n’avons reçu aucune réponse en 25 ans. Notez que nos deux sociétés voisines sont très proches l’une de l’autre. Plus de 200 entreprises grecques sont établies en Macédoine et nos échanges dépassent le milliard de dollars. Tout le monde aurait intérêt à intensifier encore ces échanges.

– Certains observateurs évoquent une tendance vers l’autoritarisme dans votre pays qui mettrait danger l’indépendance de la justice et de la presse.

– Vous faites sans doute référence à cette affaire d’écoutes illégales grâce à laquelle le chef de l’opposition [Zoran Zaev] tente d’attirer l’attention sur lui. Dès les débuts de cette affaire, je suis intervenu pour demander que les institutions de l’Etat agissent très rapidement et sanctionnent tous ceux qui auraient violé la loi.

– Cette affaire traduit-elle un glissement autoritaire? Un rapporteur du Parlement européen évoquait même une situation «très dangereuse» dans votre pays.

Nous devons prendre garde à l’insatisfaction actuelle de notre population. Cette situation de blocage qui dure depuis dix ans produit de grandes frustrations. C’est un peu comme si on nous demandait d’avancer avec un vélo que l’on refuserait de munir de pédales. En descente, il peut encore avancer. Mais dès qu’il y a une pente ascendante, il risque de s’arrêter.

– La Macédoine est-elle donc à l’arrêt?

– Loin de là. Nous avons mis à profit cette période pour nous dédier à l’économie. Nous avons modifié notre système de taxation, créé des zones économiques libres, établi des privilèges pour les investisseurs étrangers. Notre économie est l’une des seules à croître actuellement dans la région. Mais tout cela n’empêche pas que les frustrations dont je vous parlais s’accumulent. Après tout, le seul moyen de transformer réellement notre économie, c’est d’entamer une transition en vue de l’adhésion. Nous ne pouvons pas le faire tout seuls. La Macédoine se sent oubliée, abandonnée par les Européens.

– A vos yeux, quels sont les risques liés à cette situation?

– Ils sont multiples. Notez bien que notre région est placée au centre d’un anneau de feu. Nous avons l’Ukraine au nord, le Proche-Orient à l’est, la Libye au sud. Toutes ces secousses ont des répercussions dans notre pays, mais nous manquons de moyens pour y faire face. Ajoutez encore la question des migrants qui fuient les guerres et arrivent chez nous après être souvent passés par la Grèce… Si nous étions membres de l’Union européenne et de l’OTAN [la Grèce oppose un veto similaire à l’entrée du pays au sein de l’Alliance atlantique, ndlr], nous pourrions nous inscrire davantage dans une politique commune, nous disposerions de plus de renseignements en matière de sécurité, pour assurer davantage de protection à nos frontières. Or nous sommes privés de tout cela. Comme si l’Europe n’avait aucune obligation envers nous.

– La question de la radicalisation d’une partie de la jeunesse musulmane commence à devenir d’actualité aussi dans les Balkans. Les jeunes Macédoniens musulmans sont-ils tentés par le djihad?

– Cette radicalisation augmente un peu partout, donc aussi chez nous. Mais je tiens à être très clair: nous ne sommes pas devant un problème religieux, mais purement idéologique. Traditionnellement, en Macédoine, musulmans et chrétiens vont jusqu’à partager les mêmes lieux de culte. A la notion de tolérance, nous préférons celle de respect, qui implique la réciprocité. Mais aujourd’hui, la globalisation et Internet, ajoutés à une certaine incertitude qui plane sur les Balkans, font que des jeunes peuvent être séduits facilement par les messages des radicaux. La situation dans la région est très sensible. Et croyez-moi, dans les Balkans, nous avons malheureusement l’habitude de la guerre, à tel point que nous sommes très sensibles à son odeur.

– Quelles sont vos relations avec la Russie?

– Un petit pays comme le nôtre doit être ouvert et maintenir des bonnes relations avec chacun. C’est ce que nous faisons avec la Russie, dont nous avons un grand besoin en termes d’importation d’énergie ou de marché pour nos produits. Ceci est indépendant d’une intégration dans l’UE.