«Pas de justice, pas de paix!» Les slogans fusent, couvrant le concert de sifflets. Le cortège s’ébranle, foule bigarrée d’étudiants, de retraités sans le sou et de familles portant leurs enfants dans les bras. De 5000 à 10 000 anonymes se rassemblent chaque soir dans le centre de la capitale macédonienne Skopje. «La société est en train de se réveiller, le régime corrompu qui tient le pays va tomber», lâche Gordana, une jeune femme qui vient défiler après sa journée de travail. Chaque soir, les façades immaculées des pompeux édifices «néoantiques» ou «néobaroques» sortis de terre ces dernières années dans le cadre du mégalomaniaque projet de rénovation urbaine «Skopje 2014», se couvrent de jets de peinture multicolores. «La Sarena Revolucija, la révolution des couleurs, est en marche, les gens ont cessé d’avoir peur», poursuit Gordana.

Amnistie dénoncée

Dans le cortège, des sacs pleins de bombes de peinture passent de mains en mains. Après l’immense statue d’Alexandre le Grand, édifiée en 2011, après les bureaux du président, investis par la foule le 13 avril dernier, c’est la façade du Ministère des affaires étrangères qui a été repeinte. Aucun insigne des partis politiques n’est visible, pas même ceux du principal mouvement d’opposition, l’Alliance sociale-démocrate de Macédoine (SDSM), également frappé par le discrédit généralisé qui touche la classe politique. Seuls flottent les drapeaux rouges du parti d’extrême gauche Levica.

Les manifestants exigent la démission du chef de l’Etat, Gjorge Ivanov, l’annulation des législatives anticipées prévues le 5 juin prochain et surtout le retrait de l’amnistie présidentielle, accordée le 12 avril dernier, le jour même où le parlement était dissous, à tous les politiciens impliqués dans des affaires criminelles, notamment un vaste système d’écoutes téléphoniques mis en place par le premier ministre Nikola Gruevski, visant plus de 20 000 personnes — opposants, journalistes, diplomates, juges, etc.

En mai 2015, des milliers de personnes avaient déjà campé devant le siège du gouvernement pour demander la démission du clan au pouvoir. Le 15 juillet, les accords de Przino, négociés avec la médiation de l’Union européenne, prévoyaient une mise à jour des listes électorales, l’organisation d’un scrutin législatif anticipé et la création d’un procureur spécial chargé d’enquêter sur les scandales politiques. En annulant le volet judiciaire, c’est tout le fragile édifice des accords que le président Ivanov a mis à bas. Dans ces conditions, l’opposition est bien décidée à boycotter le scrutin du 5 juin. «1,8 million de personnes sont inscrites sur les listes électorales, alors que le pays compte à peine 1,5 million d’habitants. Aucun parti d’opposition ne serait assez fou pour participer à ce scrutin», explique Zdarvko Saveski, un dirigeant de Levica, assigné à résidence pour «hooliganisme», après avoir brûlé un portrait du président.

Fausse opération anti-terroriste

«Le clan au pouvoir pourrait être tenté de provoquer à nouveau des incidents intercommunautaires», s’inquiète Arsim Zekolli, ancien ambassadeur de Macédoine auprès de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Il y a un an, les 9 et 10 mai 2015, la police spéciale donnait l’assaut à un quartier de la ville de Kumanovo, dans le nord du pays, où se cachaient quelques dizaines de mercenaires albanais, une opération «antiterroriste» organisée de toutes pièces par les services secrets, qui a coûté la vie à neuf policiers et à dix «terroristes». Le but du pouvoir était de détourner l’attention de l’opinion publique, mais l’opération n’a pas fonctionné et s’est même retournée contre les autorités, personne n’ayant cru à leur scénario.

«La Macédoine a beaucoup changé ces dernières années, poursuit l’ancien diplomate. Les Albanais comme les Macédoniens en ont assez des divisions exploitées par les élites politiques des deux communautés.» De fait, le mouvement de protestation gagne tout le pays, des manifestations quotidiennes sont organisées dans une quinzaine de villes. Le pouvoir dénonce une tentative de «déstabilisation», en assurant que la «révolution des couleurs» serait à la fois manipulée par l’extrême gauche et financée par les ambassades occidentales, sans manquer d’évoquer la «menace» des réfugiés, bloqués aux frontières du pays depuis le 8 mars dernier, même s’ils sont de plus en plus nombreux à traverser clandestinement le pays.

En réalité, l’Union européenne est en panne de stratégie. Si le VMRO-DPMNE s’obstine à organiser des élections boycottées par tous les autres partis, tous les scénarios sont possibles. Ainsi, la Macédoine pourrait être le premier pays candidat à l’intégration européenne à faire l’objet de sanctions européennes… Ce «printemps macédonien» est suivi avec attention dans la région, parfois avec admiration, parfois avec crainte, notamment de la part des régimes de plus en plus autoritaires qui contrôlent la Serbie, le Monténégro ou le Kosovo.


Nationalisme autoritaire

Indépendante depuis 1991, la Macédoine compte officiellement 2 millions d’habitants, dont un quart d’Albanais – le recensement prévu en 2011 n’a pas pu être organisé. Depuis les accords de paix d’Ohrid qui mirent fin au conflit armé du printemps 2001 opposant les combattants albanais de l’UÇK-M aux forces de sécurité macédoniennes, un parti macédonien et un parti albanais sont toujours associés à la tête de l’Etat. Il s’agit depuis 2006 du VMRO-DPMNE de Nikola Gruevski et de l’Union démocratique pour l’intégration (BDI) d’Ali Ahmeti. Le pays a le statut de candidat à l’intégration européenne depuis 2005, mais aucun progrès n’a été effectué depuis cette date, en raison du «conflit du nom» opposant Skopje à Athènes. Le pays n’est reconnu par l’Union européenne que sous l’appellation «d’Ancienne république yougoslave de Macédoine» (ARYM). Arrivé au pouvoir avec un programme ultralibéral, le VMRO-DPMNE s’est rallié à un nationalisme de plus en plus autoritaire. Le «deal» avec son partenaire albanais du BDI porte essentiellement sur un partage des emplois publics et des prébendes de l’Etat.