Il est des scènes auxquelles on préférerait ne pas avoir assisté par peur de ne jamais pouvoir en évacuer le pénible souvenir. Le gouvernement macédonien a commis sa plus grossière bavure dans la gestion calamiteuse de la crise humanitaire qu'il subit malgré lui. Il était 22 h lundi soir sur l'aéroport de Skopje-Petrovec, fermé au trafic international civil à cet instant, quand ont déboulé une vingtaine d'autobus remplis jusqu'à la nausée (85 personnes pour 40 places) de réfugiés du Kosovo, embarqués manu militari une demi-heure plus tôt dans le no man's land de Blace où ils croupissaient depuis plusieurs jours. Aussitôt extirpés des bus, les policiers macédoniens, brutaux et agressifs, les ont parqués sur le tarmac comme on pousse du bétail à l'abattoir.

«Où allons-nous? Personne ne nous a rien dit», hurlait une grand-mère édentée en haillons. Déjà indescriptible, la cohue a viré à la tragédie quand les exilés ont appris qu'ils s'en allaient pour Edirne, au nord-ouest de la Turquie. «Non, non, pas la Turquie! L'Allemagne, s'il vous plaît, je vous en supplie!» implorait Zulfiye Brejhori, 38 ans, une femme séparée de ses deux enfants, bloqués quelque part dans la montagne macédonienne dans un centre de transit. Excédés par la lenteur des «voyageurs» à monter dans un avion dont la plupart ignoraient la destination finale, les policiers accéléraient le mouvement, aboyaient leurs ordres en poussant la foule hagarde sans ménagement. Organisée en catimini, l'opération s'est déroulée en l'absence complète de représentants des ONG.

La cruelle absence de dignité dans ces insupportables instants de déchirement était encore accentuée par la présence de bergers allemands à muselière et par les gants en plastique et masques chirurgicaux portés par les représentants des services aéroportuaires et les «miliciens» macédoniens. On n'est jamais trop prudent, le réfugié kosovar est peut-être contagieux… Ce sont finalement cinq Tupolev-154 bulgares, affrétés par la compagnie charter macédonienne Avioimpex, qui se sont envolés pour la Turquie; un sixième appareil atterrissant mardi à l'aube à Oslo. Mille cinq cents personnes ont ainsi quitté le pays en douce. «Cela revient à ajouter l'exil forcé à l'épuration ethnique», a dit Emma Bonino, commissaire européenne à l'Aide humanitaire, en apprenant ce nouvel exode contraint. Le désastre médiatique causé par les images télé du sinistre épisode a au moins eu le mérite de faire revenir le gouvernement macédonien à la raison. Le «pont aérien» s'est poursuivi mardi dans de tout autres conditions. Seuls les candidats volontaires à l'exil embarquaient dans les avions, transportés dans des autobus climatisés, après avoir enfin pu se laver et changer de vêtements, sept jours après leur brutal départ du Kosovo.

Le gouvernement macédonien est tellement tétanisé à l'idée de danser sur un volcan ethnique alimenté par la lave de la vengeance albanaise, qu'il en a oublié les règles humanitaires les plus élémentaires. Un constat que réfute bien entendu le premier ministre (nationaliste modéré) Ljupco Georgievski. «Nous faisons ce que nous pouvons, a déclaré le chef du gouvernement; et nous payons tout cela sur notre propre budget avec peu d'aide occidentale. De toute manière, il est difficile de lutter contre la propagande négative de CNN et de SkyNews.» Simpliste, l'argument a au moins un mérite, celui de masquer avec maladresse le souci prioritaire de Skopje: se débarrasser au plus vite des indésirables du Kosovo.

Les autorités, tout comme la population qu'elles représentent, interprètent ici l'afflux massif des Kosovars à leur frontière comme un tremblement de terre démographique. Le drame vécu par les exilés n'affecte même pas les sensibilités. «Nous avons déjà 35% d'albanophones chez nous, si nous devons en outre accepter ceux du Kosovo, ça va tout déstabiliser. D'ailleurs, ce ne sont pas des gens très nets. Les Albanais, d'où qu'ils viennent, ont mauvaise réputation; ils se bagarrent tout le temps.» Ce n'est pas un politologue nationaliste qui parle, mais Kristina, 16 ans, qui étudie l'anglais à Skopje.

En Macédoine, on procédera dans neuf mois à des élections présidentielles. Kiro Gligorov, l'ex-apparatchik octogénaire qui tient les manettes de la petite république depuis sa proclamation d'indépendance en septembre 1991, va passer la main. Qui le remplacera? On ne sait pas encore, mais aucun politicien slavo-macédonien sain d'esprit ne saurait faire preuve de faiblesse à propos de la «question albanaise». Trop risqué en termes d'image auprès de l'opinion publique. «Nous avons pourtant fait des efforts depuis plusieurs années pour détendre les relations entre les deux principales communautés, slave (65% de la population) et albanaise (30%), constate Vita, enseignante de français dans un lycée de Prilep, au sud du pays. Aussi curieux que cela puisse paraître, le gouvernement actuel est une coalition entre les nationalistes macédoniens modérés du VMRO et le principal parti albanais.» Vita garde l'espoir, mais elle reconnaît, presque de guerre lasse: «Nous vivons dans le même pays, mais nous ne vivons pas ensemble. L'addition des Albanais du Kosovo à ceux que nous avons déjà en Macédoine est explosive à court terme. Alors oui, il est plus sage de trouver une solution au problème des réfugiés en les expédiant à l'étranger.»