« Pour la première fois dans l’histoire des échecs, un ordinateur a dominé un humain. Une transition s’est produite, mais que les spécialistes prévoyaient au plus tôt au début du siècle prochain. «Kasparov s’impose: la dernière victoire de l’homme sur la machine»: en février 1996, les titres des quotidiens ne s’étaient donc pas trompés. […] »

« S’il y a matière à se réjouir dans l’échec à l’Homme que l’on vient tous de subir par Garry Kasparov interposé, c’est sans doute pour ceci: face à un ennemi commun, l’Humanité ne se sera jusqu’ici jamais montrée aussi soudée. Souvenez-vous: il y a quelques années encore, le duel qui vient de s’achever à New York entre le champion du monde d’échecs et un ordinateur aurait opposé un combattant glacé de l’Union soviétique à un champion bien à nous. Certes un rien plus proches de l’humain que les nageuses d’Allemagne de l’Est, par exemple, les joueurs d’échecs de l’ex-URSS n’en demeuraient pas moins, à nos yeux, des «machines» fabriquées de toutes pièces pour broyer de l’Occidental.

Que Kasparov, d’origine ex-soviétique, incarne désormais l’ensemble du genre humain face à une vraie machine est, en réalité, d’autant plus inattendu que le maître continue de porter parallèlement le doux surnom d’«ogre» de Bakou. Un ogre qui est sans doute le premier à oser se décerner lui-même le titre de représentant de l’humanité toutes catégories, et qui était opposé pour l’occasion à un ordinateur cent pour cent «made in USA».

Depuis longtemps, un compas fait des ronds plus ronds qu’un homme à main levée. Il ne vient plus guère à l’idée de personne de prétendre courir plus vite que la plus rapide des machines existantes, comme il n’est plus question, à partir d’un degré de difficulté somme toute restreint, de calculer plus vite que la plus bête des calculettes. Pourquoi dès lors accorder une telle importance à la défaite que l’ordinateur d’IBM vient de faire subir à Kasparov? Même si les grands maîtres contemporains – en apprenant par cœur des centaines de parties, en étudiant des milliers de variantes, bref en travaillant autant que possible comme des «robots» – sont les premiers à infirmer cette vision, il y a toujours pour le commun des mortels une part d’imprévisible, de magique, de «génial» dans ce jeu qui, à partir d’une configuration de départ extrêmement simple, conduit à une complexité à peu près infinie.

Qu’une machine puisse battre l’homme à ce jeu-là, c’est d’une certaine manière comme entendre un institut de sondage prédire, deux chiffres après la virgule, le résultat d’une élection qui se tiendra dans une semaine: c’est rétrécir un peu plus la part laissée à la fois à l’inexplicable et au génie individuel. En un mot, voir Kasparov perdre contre une machine, c’est aussi accepter le fait que le comportement de l’homme est prévisible et que, à bien des égards, il n’est lui-même qu’une machine imparfaite.

L’autre consolation de cette défaite est paradoxale et réside dans l’atmosphère trouble qui a entouré ce combat échiquéen. Soupçons de tricherie, valse de millions de dollars, accusations, coups de sang et coups de pub: autant de domaines et d’activités qui sonnent le triomphe de l’homme, puisqu’il y possède pour longtemps encore de bonnes longueurs d’avance face à n’importe quelle machine, aussi perfectionnée soit-elle. »

« C’est accepter le fait que le comportement de l’homme est prévisible et que, à bien des égards, il n’est lui-même qu’une machine imparfaite »