France

Dans la «machine» à fabriquer Macron

En autorisant plusieurs réalisateurs à filmer les coulisses de la campagne présidentielle, le nouveau président français a soigné sa légende. Une opération télévisuelle réglée au millimètre

Esprits critiques s’abstenir: diffusés lundi soir sur TF1 et France 3, les deux premiers documentaires télévisés sur la victoire présidentielle d’Emmanuel Macron ont commencé à tisser la légende du futur chef de l’Etat français.

Le Temps n’a pas pu prendre connaissance du troisième reportage réalisé «dans les coulisses», diffusé jeudi soir dans Envoyé spécial sur France 2. Mais au vu des images utilisées et des séquences choisies par les réalisateurs de TF1 et France 3, le ton paraît donné: un «miracle» Macron a déferlé sur la France. Ce, grâce à une équipe jeune, incroyablement dévouée, et au talent hors pair de l’ancien ministre de l’Economie, présenté comme un héros moderne capable de passer sans transition de son rôle de beau-père aimant, dans le jardin de sa maison du Touquet pour la collecte des œufs de Pâques avec les petits-enfants de son épouse Brigitte, à sa marche solitaire, quasi royale, dans l’enceinte du Louvre le soir de sa victoire, dimanche 7 mai.

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Autour de l’homme

La vérité, jamais expliquée dans ces documentaires riches de moments inédits filmés en marge des meetings et au QG d’En marche!, est que la campagne d’Emmanuel Macron a été conçue comme aucune autre. En apparence improvisée, elle a d’emblée été scénarisée. «Notre force est notre point de départ: nous avons tout accroché autour de l’homme Macron, alors que ses adversaires, soutenus par les partis politiques traditionnels, sont restés enfermés dans leur programme», concédait dimanche au Temps, dans la tente réservée à la presse de l’esplanade du Louvre, un des collaborateurs du président sur le point d’être élu. Plus que la promotion d’un parcours, celle d’une aventure hors norme, avec ses personnages calés dans leur rôle: les communicants qui copinent avec les journalistes, les conseillers politiques qui épient les concurrents, les caciques (comme Gérard Collomb, le maire de Lyon) qui sont là pour redonner confiance et apprendre à ce candidat jamais élu à «faire président»…

Lorsque en 2007, Nicolas Sarkozy avait défié l’ordre chiraquien en s’appuyant sur sa «firme» de conseillers tels que Rachida Dati, Brice Hortefeux ou Franck Louvrier, la TV française, déjà, avait mis en scène sa volonté de rupture avec le style du président vieillissant, terré à l’Elysée. Bis repetita dix ans plus tard: le chef de l’Etat sortant, qui a pourtant ouvert le chemin politique à Emmanuel Macron en le prenant pour conseiller, puis pour ministre…, est absent des films produits sur l’ascension de son ancien collaborateur. Tout est fait pour démontrer que le candidat s’est fait tout seul et contre tous, même si France 3 ressort des images d’archives le montrant lors de son passage à la Commission Attali sur l’économie française en 2007, ou interroge le banquier François Henrot, son employeur chez Rothschild entre 2008 et 2012.

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Autre manque sidérant: celui d’interlocuteurs s’interrogeant sur ce parcours éclair, ou sur les soutiens financiers de la «Macronie» naissante. Aucun ne prend la parole à l’écran, alors que la presse écrite et un livre ont publiquement questionné la façon dont Emmanuel Macron a, durant son passage réussi au Ministère de l’économie (de 2014 à 2016), installé l’idée de sa candidature. Mieux: lorsqu’une polémique trouve enfin place dans le documentaire de TF1 – autour des propos déformés d’Emmanuel Macron sur la Manif pour tous et le mariage homosexuel –, elle concerne Les Inrocks, le magazine détenu par… le banquier de Lazard Matthieu Pigasse (également coactionnaire du Monde), connu pour son inimitié avec le président élu.

Comme pour Obama

La machine à fabriquer Macron est à sens unique. Logique. Tout est fait pour valoriser son champion. Mais pourquoi toutes les images réalisées «en coulisses» le présentent-elles sous un jour favorable, hormis peut-être le «coaching» constant de son épouse Brigitte? Où sont les doutes, les faux pas, les inévitables moments de tension dans le couple Macron et dans l’équipe? Car il y en eut. «Mon impression est qu’il existe en France une fascination télévisuelle pour le couple Macron comme nous l’avons vécu avec les Obama. La TV française veut son couple de légende. Regardez les références à Kennedy…», expliquait à l’AFP en 2016 Melissa Bell, la correspondante de CNN en France. L’arrivée à En marche! de Laurence Haïm, ancienne correspondante de Canal + aux Etats-Unis et intervieweuse… d’Obama, est donc logique: «La jeunesse, la disruption, l’empathie naturelle, le côté intello…, cela ne vous rappelle rien?» ironise une ex-communicante de François Fillon.

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Le fait le plus saillant, révélé par la profusion de ces documentaires (trois équipes de télé au moins autorisées à suivre les coulisses de la campagne), est surtout la mutation télévisuelle de cette campagne présidentielle française. Caméras et médias sociaux (nourris de clips vidéo choisis) ont, pour la première fois, régné en maître. «L’ironie suprême est que Macron, homme de littérature féru de philosophie, croit avant tout en politique à l’image parce qu’elle permet mieux d’entretenir l’ambiguïté. Nos confrontations avaient toujours lieu lorsque je lui mettais le programme écrit du candidat Hollande sous les yeux», se souvient l’ancien conseiller présidentiel Aquilino Morelle, auteur de L’Abdication (Ed. Grasset).

Le président élu, qui demande à relire tous les entretiens qu’il accorde – une pratique généralisée en France –, ne s’est ainsi pas privé durant la campagne de sermonner la presse écrite alors qu’il évitait les algarades (filmées) avec ceux de l’audiovisuel. «Macron aime les livres, mais beaucoup moins les journaux. A la différence de Hollande qui les révère…», risque un de ses anciens collègues ministres.

Bien après la victoire de Nicolas Sarkozy, et alors que son mandat présidentiel n’était pas achevé, un long-métrage de fiction présenté à Cannes, La Conquête, avait en 2011 raconté sa victoire de 2007. Le locataire de l’Elysée avait collaboré, donnant détails et anecdotes. Qui jouera, demain, le rôle d’Emmanuel et de Brigitte Macron dans une série Netflix?

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