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L’année cruciale du quinquennat d’Emmanuel Macron sera celle qui vient. Il le sait et l’a prévu, exigeant sans cesse «d’être jugé sur deux ans». 
© CHARLES PLATIAU / Reuters

Politique

Macron, année 1: comment «Jupiter» a dompté la France

Un an après son élection à la présidence de la République face à Marine Le Pen le 7 mai 2017, Emmanuel Macron reste un mystère politique. Comment ce chef d’Etat quadragénaire, novice en politique, a-t-il réussi en douze mois à s’installer aux commandes d’un pays réputé ingouvernable? Enquête 

Le secret. La discipline. L’efficacité. Et aussi une part d’ingratitude. Ainsi peut être résumée, en quatre mots, la première année présidentielle d’Emmanuel Macron. Une recette entrée en vigueur avant même son investiture à l’Elysée le 14 mai 2017. Quelques jours avant, loin des journalistes et sans avoir mis au parfum sa garde rapprochée, le «président élu» se rend discrètement au 55 rue du faubourg Saint-Honoré, dans ce palais où il a officié de 2012 à 2014 comme conseiller de François Hollande. L’ancien chef de l’Etat révèle la rencontre dans son livre Les leçons du pouvoir (Ed. Stock). Il comprend ce jour-là que ce brillant énarque pas encore quadragénaire, qu’il croyait être à son service, l’a complètement doublé. A ses côtés, «Emmanuel» a tout diagnostiqué et tout scanné. 

«On ne comprend pas cette année 1 sans avoir en tête son obsession: être l’anti-Hollande», confie, en ce printemps 2018, un ex-membre de son équipe de campagne, «laissé en plan» après la victoire, et toujours «en attente d’être récompensé». L’ancien ministre des Finances Michel Sapin, grognard de la Hollandie, avait flairé le piège: «Le logiciel Macron est surtout parfait pour détecter les failles des autres», expliquait-il au Temps en 2016. Touché.

Zones d’ombre

Le secret, accompagné d’une grande vitesse d’exécution, est l’arme préférée de l’actuel locataire de l’Elysée. En janvier 2016, celui qui est alors ministre de l’Economie somme son entourage d’organiser pour lui une réception à grand spectacle au Consumer Electronics Show de Las Vegas. La patronne de Business France (l’organe de promotion des investissements tricolores) Muriel Pénicaud – aujourd’hui ministre du Travail – s’exécute et règle sans appel d’offres 380 000 euros de factures. Une affaire sur laquelle la justice enquête depuis un an… avec la plus grande lenteur. Autre zone d’ombre: son mouvement En marche! aurait bénéficié de multiples «remises exceptionnelles et confidentielles» pour des campagnes marketing, des locations de salles et des organisations d’événements. La Commission nationale des comptes de campagnes attend des réponses (lire ci-contre). En Macronie, copinage et verrouillage font assez bon ménage.

L’isolement comme pare-feu

Sans cesse cette année, Emmanuel Macron a renvoyé ses détracteurs à son programme. «Son cahier des charges prioritaire a été, comme président, de surfer sur la promesse de nouveauté et de rupture», juge Marc Endeweld dans la réédition de L’ambigu Monsieur Macron (Seuil). Sauf qu’incarner cette rupture n’est pas si facile. Le nouveau chef de l’Etat est un pur produit de la technocratie française, issu de l’Ecole nationale d’administration. Il a pour lui sa jeunesse, sa conquête, son talent, sa vision ouverte du monde. Mais après? Comment faire pour ne pas devenir un Giscard d’Estaing bis, innovateur englouti par le conservatisme?

Lire également: L'Elysée, coté Brigitte

«Macron a dompté la France en appliquant trois règles», risque un de ses anciens collègues du gouvernement Valls. «La première? Nommer des ministres qui ne sont pas des «barons». La seconde? Accélérer les réformes, pour profiter du vide laissé par la déroute électorale de la droite et de la gauche. La troisième? Etre hyper-rationnel, hyper-cartésien, pour bien inculquer aux Français qu’ils ne doivent plus rêver, mais apprendre à compter.» Son pare-feu est son isolement revendiqué. Ses conseillers restent hors d’atteinte des journalistes. Sa parole est cadencée au fil de rendez-vous balisés et mis en scène, telles ses deux interventions télévisées des 12 et 15 avril. «En bon français, cela s’appelle se comporter en patron», rétorque le réalisateur Bertrand Delais, nommé à la tête de la chaîne parlementaire LCP, dont le nouveau documentaire sur ce président pas comme les autres sera diffusé lundi soir sur France 3.

La machine étatique française au garde-à-vous

Ce patron a surtout, en douze mois de pouvoir, mis la machine étatique française au garde-à-vous. Aux manettes officielles du pays? Un gouvernement d’«experts» fort lesté à droite, sorte de conseil d’administration de la France Inc., vite débarrassé du poids lourd centriste et peu gérable François Bayrou (démissionnaire en juin 2017 pour cause de démêlés judiciaires). Aux commandes des moteurs, dans la salle des machines? Le premier cercle des «intouchables», jeunes énarques souvent passés par la même promotion que le chef de l’Etat (Léopold Sédar Senghor, 2002-2004). A l’intendance et aux cuisines? Les 309 députés de la majorité affairés sur le terrain à faire oublier le monde d’hier des «élus spécialisés dans les coupures de ruban et les cérémonies mortuaires», selon la jolie formule du député macronien du Rhône Bruno Bonnell.

Au bout du compte? Verticalité du pouvoir et centralisation plus jacobine et énarchique que jamais. Ce chef de l’Etat libéral et disruptif est bonapartiste en diable. «Il n’est plus le jeune homme pressé, mais le souverain capable de dicter patiemment son rythme», juge Mathieu Larnaudie dans Les jeunes gens (Grasset), son enquête sur la «promotion Macron».

Impressionner l’Allemagne, un objectif prioritaire

Ce président-là ne décide toutefois pas seul. Il lit beaucoup. Il anticipe. De ses années passées à la banque Rothschild (2008-2012), où il négocia entre autres le deal Nestlé-Pfizer, l’inspecteur des finances Macron a gardé deux critères: la maîtrise du calendrier et la notion coûts-bénéfices. «Chaque réforme doit rapporter, et vite», juge un universitaire associé au grand chambardement du baccalauréat. De sources concordantes, l’Elysée avait assigné un objectif prioritaire à cette première année présidentielle: impressionner l’Allemagne, partenaire incontournable pour que la France regagne «des marges de manœuvre». D’où l’offensive sur le marché du travail, la SNCF, les retraites (programmée pour 2019), l’apprentissage…

Lire aussi: «France is back», principal agenda diplomatique

Bingo: «Macron est une chance pour l’Europe», a asséné fin avril le président du Bundestag et ex-ministre des Finances Wolfgang Schäuble dans Le Journal du Dimanche. Car le temps presse. Le maître de l’Elysée, alias «Jupiter», sait que sa «foudre» perdra en puissance si son mouvement est distancé aux élections européennes de mai 2019. «Macron raisonne de manière boursière. Il veut vite vendre toutes ses actions aux Français, au plus haut, car il redoute la baisse brutale. Il engrange», commente un éditorialiste.

Personne ne peut nier que l’ère Macron nous permet de reparler autrement de la France.

Michel-Edouard Leclerc, patron du premier groupe de distribution de l’Hexagone

Cette course exigera, Emmanuel Macron le sait, de l’inspiration et des troupes fraîches. Impératif? Poursuivre la recomposition politique française qu’il a lancée et qui patine. Ne laisser aucun répit aux socialistes et aux Républicains. Dans les appartements privés de l’Elysée où il vit, une belle édition ancienne d’Hernani de Victor Hugo est toujours bien en vue. Le récit de cette romantique bataille l’inspire. Macron le littéraire a réussi cette année à échapper à la vengeance (des politiciens traditionnels). Mais il a découvert la brutalité (les accusations de harcèlement contre les ministres Nicolas Hulot et Gérald Darmanin, puis les violences sociales) et l’obligation de tenir la bride serrée à ses alliés. Douze mois exténuants. En sachant que le pire (souverainisme, populisme…) reste toujours possible.

«Paradoxalement, ce qui me rend optimiste, c’est que l’histoire en Europe redevient tragique», a-t-il avoué à la Nouvelle Revue française. Après avoir insisté début janvier devant la presse présidentielle sur «l’épreuve du pouvoir, […] la mesure de la charge, le poids de celle-ci, […] la part de solitude qu’elle implique, la fin de l’innocence qu’elle décrète» à l’issue des «circonstances politiques exceptionnelles qui lui ont permis d’accéder au pouvoir suprême sans parti». Mai 2017 – mai 2018: l’étincelle et le fardeau.

Pas encore apprivoisée

Le président français est déjà dans l’après. L’année cruciale de son quinquennat sera celle qui vient. Il le sait et l’a prévu, exigeant sans cesse «d’être jugé sur deux ans». La France, alors, ne sera pas réformée. Elle sera en transit. Domptée peut-être. Mais apaisée? «Rien n’était comparable à son projet présidentiel», nuance pour Le Temps Michel-Edouard Leclerc, patron du premier groupe de distribution de l’Hexagone. «Personne ne peut nier que l’ère Macron nous permet de reparler autrement de la France. Il s’est passé un truc tout de même incroyable.»

Mais gare: «Ce qui a toujours paralysé la France est la complicité incestueuse entre les vieilles corporations et l’Etat. Avec comme conséquence l’inertie et un dialogue improductif. Il était temps de sortir le pays du mythe du village d’Astérix qui résiste à la mondialisation grâce au miracle de la potion magique.» Le pitch de Macron saison 2 reste celui de la saison 1: faire apprivoiser Jupiter, dieu romain, par ces sacrés Gaulois.


En dix dates

3 mai 2017 Débat télévisé victorieux de l’entre-deux-tours face à Marine Le Pen, candidate du Front national.

7 mai 2017 Victoire au second tour de l’élection présidentielle avec 66,06% des suffrages.

14 mai 2017 Investiture à l’Elysée. Emmanuel Macron succède à François Hollande.

21 juin 2017 Démission du ministre de la Justice François Bayrou, qui avait rendu possible son élection.

14 juillet 2017 Défilé militaire à Paris au côté de Donald Trump, président des Etats-Unis.

7 septembre 2017 Premier grand discours sur l’Europe à Athènes (Grèce).

28 novembre 2017 Les députés votent le recours aux ordonnances pour réformer le Code du travail.

12 décembre 2017 Préside le sommet «One Planet» pour relancer la lutte contre le réchauffement climatique malgré le retrait américain.

26 février 2018 Le premier ministre Edouard Philippe annonce la réforme de la SNCF et du statut des cheminots.

23 mars 2018 Premier attentat terroriste majeur du quinquennat Macron à Trèbes (Aude). Mort du colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame.

25 avril 2018 Discours devant le Congrès américain à Washington.


A lire:

«Les intouchables d’Etat: bienvenue en Macronie» par Vincent Jauvert (Robert Laffont)

«Macron & Cie» par Matthieu Magnaudeix (Don Quichotte)

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