France

Macron face aux risques d’un «état d’urgence» anti-gilets jaunes

La volonté du gouvernement de pourchasser les casseurs en encadrant davantage le droit à manifester s’annonce compliquée à mettre en œuvre. Les lois prévues, combattues par la gauche radicale et l’extrême droite, pourraient même se révéler contre-productives

Son nom est désormais indissociable de la dernière manifestation des «gilets jaunes», samedi 5 janvier à Paris. Placé en garde à vue depuis lundi soir après s’être présenté au commissariat de sa ville de Massy au sud de la capitale, l’ancien boxeur professionnel Christophe Dettinger, 37 ans, est devenu le symbole d’une France coupée en deux.

C’est lui qui, samedi, sur la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, entre les Invalides et le Musée d’Orsay, fit reculer à coups de poing un peloton de CRS, accusé d’avoir préalablement tiré une grenade lacrymogène sur son groupe de manifestants. Une séquence qui a poussé le premier ministre Edouard Philippe à annoncer une prochaine loi «anti-casseurs» et l’interdiction du port de la cagoule dans les manifestations. Tandis que, côté solidarité, une cagnotte en ligne de près de 100 000 euros a été réunie pour aider l’ex-boxeur, agresseur de policiers, à payer ses éventuels frais de défense.

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80 000 policiers déployés samedi prochain

Sur le plan pratique, le gouvernement français a désormais un objectif: tout faire pour éteindre ce mouvement qui, malgré le faible nombre de manifestants à travers la France samedi (moins de 50 000 personnes), continue de lui tenir tête et de dominer la scène médiatique. Pour y parvenir, le premier ministre Edouard Philippe a confirmé que plus de 80 000 policiers (dont 5000 à Paris) seront déployés samedi prochain dans le pays, pour le neuvième samedi d’action des «gilets jaunes», soit autant que lors de la journée clé du samedi 8 décembre, lorsque plus de 1000 interpellations (2000 dans tout le pays) avaient eu lieu en une seule journée à Paris, où des blindés des forces antiémeutes avaient été mobilisés.

La stratégie policière de placement en garde à vue et de présentation rapide au parquet (815 personnes ont été jugées en comparution immédiate depuis le 17 novembre) sera aussi maintenue, même si son efficacité reste relative. Selon le journal Le Monde, presque la moitié des 1628 gardes à vue parisiennes se sont soldées, depuis le début du mouvement, par des classements sans suite… Une soixantaine de peines de prison ferme seulement ont été prononcées à Paris depuis le début du mouvement.

Dissocier manifestants pacifiques et fauteurs de troubles

L’autre axe du gouvernement français est politique et législatif. Il vise, à travers le projet d’une loi anti-casseurs similaire aux dispositions en vigueur contre les hooligans depuis le début des années 2000, à dissocier au maximum les manifestants pacifiques des fauteurs de troubles habitués à s’en prendre aux forces de l’ordre et aux biens publics ou privés.

Pour cela, l’idée est de réactiver une proposition de la droite sénatoriale qui, après les dégâts du 1er mai à Paris, avait proposé en octobre de créer des périmètres de sécurité pour filtrer les manifestants, et d’instituer une interdiction de manifestation pour «toute personne à l’égard de laquelle il existe de sérieuses raisons de penser que son comportement constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public». Toujours selon cette proposition de loi – à laquelle les sénateurs pro-Macron s’étaient initialement opposés –, un fichier des personnes interdites de manifestations serait créé. Le premier ministre y a ajouté la possible création d’un «délit de port de cagoule» pour masquer son identité lors des manifestations dûment autorisées.

Deux obstacles principaux

Saluées par les syndicats de policiers, par la majorité présidentielle et par la droite traditionnelle, ces annonces assimilées à un «état d’urgence anti-gilets jaunes» promettent toutefois de rencontrer de sérieux obstacles. Le premier, législatif, aura lieu à l’Assemblée nationale où La France insoumise (gauche radicale) et le Rassemblement national (extrême droite) ont promis de s’opposer à ces entraves aux manifestations des «gilets jaunes», qu’ils continuent de soutenir dans leur affrontement avec le pouvoir exécutif.

Le second, juridique, porte sur les libertés publiques et les droits individuels, que de nombreux avocats estiment en danger si une telle législation venait à être adoptée, alors que la jurisprudence existante – façonnée durant l’état d’urgence lié à la menace terroriste du 13 novembre 2015 à juillet 2017 – donne déjà une marge de manœuvre sécuritaire importante au gouvernement. «L’annonce de ces mesures de répression risque d’avoir un effet parfaitement inverse à celui escompté, avertit dans Le Monde l’avocat Patrice Spinosi. Quel signal pour le mouvement des «gilets jaunes»!»

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