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Macron face à Le Pen: ce qui peut faire basculer leur duel télévisé

A partir de 21h ce soir, les deux finalistes de l’élection présidentielle française se retrouveront sur le plateau de TF1 et de France 2. Deux visions de l’avenir de la France. Deux styles. Deux stratégies médiatiques. Un duel presque parfait, à l’image des fractures du pays, à quatre jours du second tour

Deux candidats et deux France face à face, devant les caméras de France 2 et de TF1. A partir de 21h ce soir, le duel télévisé présidentiel opposera Emmanuel Macron à Marine Le Pen. Qui peut l’emporter et quelle sera leur partition? Le tour d’horizon de notre correspondant à Paris, à quelques heures de l’affrontement.

■ Macron-Le Pen, qui a le plus à perdre?

Si l’on s’en tient aux sondages réalisés depuis le premier tour de la présidentielle, le favori est Emmanuel Macron, crédité en moyenne de 60% des voix, contre 40% pour la candidate du Front national. En théorie, l’ancien ministre de l’Economie, nouveau venu en politique à l’âge de 39 ans, a par conséquent le plus à perdre d’une éventuelle «défaite» télévisée.

Si Marine Le Pen parvient à le bousculer, en le présentant comme une caricature de l’élite financière mondialisée (le «banquier Rothschild») et un héritier à part entière du président sortant François Hollande, le candidat d’En marche! se retrouvera affaibli avant le vote de dimanche dont l’enjeu majeur reste l’ampleur du barrage anti-FN.

A l’inverse, plus il apparaîtra solide, capable de rassembler et capable d’incarner une «France qui a de l’avenir» face au repli national défendu par l’extrême droite, plus Emmanuel Macron sera en mesure de convaincre les trois électorats clefs de ce second tour: les abstentionnistes (22,2% au premier tour), les partisans du vote blanc (36,5% des sympathisants de Jean-Luc Mélenchon, consultés par Internet, y sont favorables) et les électeurs de la droite, dont les dirigeants sont divisés entre les ralliés à Le Pen (avec, en tête, Nicolas Dupont Aignan et ses 4,8% du 23 avril), ceux qui voteront Macron (François Fillon, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy se sont, entre autres, prononcés en ce sens) et les partisans du ni-ni, comme le vice-président des Républicains, Laurent Wauquiez.

En position d’outsider, Marine Le Pen a, elle, deux publics dans son viseur: la frange la plus conservatrice des électeurs de la droite traditionnelle (qu’elle espère rallier en répétant par exemple son opposition au mariage pour tous ou son attachement aux valeurs catholiques face à un islam «agresseur»), et la frange la plus populiste des «insoumis» de Jean-Luc Mélenchon. Elle va dès lors tout faire, sur le plateau, pour apparaître comme la candidate des «valeurs» et du «peuple», comme le proclament depuis le début de la campagne son slogan et son clip vidéo. Sa stratégie sera celle de l’embuscade permanente.

■ Leurs points forts

La candidate du Front national a deux avantages, avant de pénétrer sur le plateau installé à la Plaine Saint-Denis, au nord de Paris. Le premier est son expérience. Elle a déjà été candidate à l’élection présidentielle de 2012 (17,9% des voix, éliminée au premier tour), et affiche un solide passé d’élue (elle siège au Parlement européen depuis 2004), bien qu’elle ne cesse d’attaquer «le système». Deuxième avantage: son positionnement radical, qui peut lui permettre de recourir à des formules chocs pour «faire scandale» et capitaliser sur le «J’ose dire ce que pensent les Français».

Comme un débat télévisé en direct se résume souvent à quelques formules, il ne faut pas négliger cet aspect. On se souvient que la candidate du FN elle-même a été sacrément bousculée lors du débat du 4 avril entre les onze prétendants à l’Elysée par la sortie du trotskiste Philippe Poutou sur l’absence d’«immunité ouvrière». Autre atout enfin: les comparaisons internationales. Marine Le Pen va évidemment répéter que les sondages n’ont pas vu venir l’élection de Donald Trump ou l’approbation du Brexit par les Britanniques. Son objectif sera de semer le doute, sous l’angle «les sondages et les médias vous mentent».

Emmanuel Macron va, lui, continuer de jouer défensif. En pole position électorale, le candidat d’En Marche! doit apparaître comme un rassembleur doté d’une solide carapace, malgré son jeune âge. Il ne faut pas oublier que, s’il est élu le 7 mai, ce dernier se retrouvera quelques jours plus tard face à Trump, et face au monde lors de deux sommets internationaux: celui de l’OTAN à Bruxelles le 25 mai, puis celui du G7 en Sicile les 26 et 27 mai.

La force de Macron étant son charme, on peut être certain qu’il n’attaquera pas le premier. Mais lorsqu’il le fera, son angle d’attaque est connu: il répétera, devant les dix millions de téléspectateurs attendus ce soir, que son adversaire est en fait l’héritière d’une dynastie politique, qu’elle est à sa manière la caricature de la politicienne professionnelle, et que les casseroles politico-judiciaires de son parti sont à l’opposé de son discours sur l’intégrité et la transparence.

Il dispose enfin d’une arme de destruction massive anti-Le Pen: l’euro. Fort de son expérience de banquier, Emmanuel Macron peut dire avec aplomb aux téléspectateurs que l’abandon de la monnaie unique mettra en danger leur épargne et donc l’avenir de leurs enfants. Avantage: si Marine Le Pen riposte et dit qu’elle n’entend pas renoncer complètement à l’euro, elle se retrouvera en contradiction avec ses prises de position. La bataille économique sera omniprésente lors de ce débat.

■ Leurs points faibles

Le candidat d'«En Marche!» doit à tout prix éviter d’apparaître comme le candidat d’une élite arrogante, sûre d’elle, déconnectée des préoccupations des Français et immergée dans une mondialisation financière cynique, machine à broyer les travailleurs, les agriculteurs et la classe moyenne. On peut être sûr qu’il va potasser les incontournables: le prix du pain au chocolat, du ticket de métro, du nombre de suicides chez les paysans, etc. La moindre faille sera interprétée comme une preuve de sa déconnexion avec la France réelle. Attention, danger.

Autre nécessité pour Macron: ne pas passer pour le candidat communautariste qui veut noyer la France dans une culture mondialisée et qui défend plus l’islam que les autres religions. La famille, les valeurs, la patrie… sur ces thèmes, Marine Le Pen va pilonner. Sans parler de la colère anti-François Hollande qui subsiste en France. Or Macron a été son conseiller, puis son ministre…

Marine Le Pen, de son côté, est vulnérable en raison de ses contradictions sur l’Europe, des fractures qu’elle attise (les Français veulent plus de sécurité, mais pas la guerre civile), et sur ses origines familiales, bien éloignées de la «France réelle» des petites gens. «Peut-on lui faire confiance?» «N’est-elle pas aussi extrémiste que son père?» Telle sera la question posée par Emmanuel Macron. Pas certain toutefois qu’elle soit entendue.

Il ne faut pas oublier que, par rapport à 2002, la situation est radicalement différente en France. A l’époque, Jean-Marie Le Pen s’était qualifié de justesse et à la surprise générale contre Jacques Chirac, aux dépens de Lionel Jospin, premier ministre socialiste sortant (16,9% contre 16,2), lors d’un premier tour marqué par une très forte abstention (28,5%). Scénario radicalement différent le 23 avril: Marine Le Pen est arrivée en seconde position (21,3%) contre Emmanuel Macron (24,01%) après avoir longtemps caracolé en tête des sondages. Le FN est en outre le premier parti de France, et le seul à survivre au naufrage lors de cette présidentielle (les candidats du PS et des Républicains ont été éliminés). Un grand basculement est très improbable, mais il ne peut pas être exclu cette fois alors qu’en 2002, la défaite du patriarche Le Pen était écrite d’avance.

Dossier
La France en campagne

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