Le quinquennat d’Emmanuel Macron poursuit son avancée sur le fil du rasoir. Plutôt que d’afficher une concession de taille pour calmer les syndicats «réformistes» les plus favorables à la négociation, le gouvernement français a en effet opté pour une multiplication d’annonces à destination des différentes catégories sociales en colère, lors de la présentation, mercredi, de son projet finalisé de réforme des retraites par le premier ministre Edouard Philippe.

Affirmant s’inscrire dans l’héritage social-démocrate de personnalités comme Pierre Mendès France ou Michel Rocard, le chef du gouvernement a confirmé sa volonté de faire voter, au plus tard à la fin de 2020, le projet de loi qui abrogera la plupart des 42 régimes spéciaux de retraites (pour l’essentiel réservés aux employés du secteur public) afin de créer un système universel à «points», avec relèvement à 64 ans de l’âge de départ qui permettra d’obtenir une pension à taux plein. Le projet en question sera présenté au Conseil des ministres à la mi-janvier 2020 et le nouveau système – dont le gouvernement souhaite qu’il soit géré par les partenaires sociaux – sera en vigueur dès 2022, assorti de multiples dérogations. Les salariés qui entreront cette année-là sur le marché du travail seront les seuls à y être affiliés automatiquement et sans condition. 

La promesse de «transformer la France»

Tout l’enjeu, pour le président français, est d’arriver à démontrer qu’il reste en mesure de tenir sa promesse de «transformer la France» sans provoquer un soulèvement généralisé, en misant sur le soutien des salariés du secteur privé. La réponse va donc venir dans les prochains jours, alors que ce jeudi 12 décembre est une nouvelle journée d’action et que les syndicats veulent redescendre massivement dans la rue le 17 décembre, tout en poursuivant d’ici là les arrêts de travail qui paralysent la SNCF ou le métro parisien. Les opposants les plus radicalisés, autour de la CGT, n’ayant pas obtenu le retrait du texte, tout dépend maintenant de la CFDT, à qui le gouvernement fait miroiter le futur copilotage du système avec le patronat. Or pour l’heure, son secrétaire général Laurent Berger reste dans le camp du «non».

Deux éléments de la réforme gouvernementale signifient, selon ce dernier, que des «lignes rouges» ont été franchies. Le premier est l’annonce d’un allongement de fait de la durée de cotisation puisque à partir de 2027, l’âge légal de 62 ans (maintenu) ne donnera droit qu’à une retraite amputée, en vertu d’un système de «bonus-malus» incitant les salariés à travailler au moins jusqu’à 64 ans (âge pivot). Le second est la volonté du gouvernement d’intégrer par étapes dans le système tous les salariés nés après 1975, au lieu de n’appliquer ce régime qu’aux nouveaux embauchés comme le souhaitait la CFDT Cheminots. En clair: la CFDT était d’accord pour l’abandon des régimes spéciaux et d’un système par points, à condition que rien ne change au niveau des prestations perçues. La promesse du gouvernement de revaloriser les pensions des femmes et l’engagement à instaurer une retraite minimale de 1000 euros pour tous les Français jusque-là mal lotis (paysans, artisans, commerçants) n’ont pas suffi à contrebalancer cette hostilité.

Multiplication des exceptions

Assiste-t-on, pour autant, à une grande remise à plat du très complexe système français de retraite par répartition (l’un des plus généreux d’Europe, dont le déficit pourrait atteindre 17 milliards d’euros en 2025) pour en assurer la viabilité financière, étant donné la baisse problématique de la proportion actifs/retraités? A ce stade, la réponse est oui à partir de… 2037. C’est en effet à cette date que les actifs nés à partir de 1975 basculeront dans le nouveau système, alors que le plan initial prévoyait une entrée en vigueur pleine et entière en 2025, pour les salariés nés après 1963.

La promesse du candidat Macron de substituer, pour le calcul des retraites, des «points» indexés sur la carrière à des annuités indexées sur les derniers mois de salaire est tenue. Mais la multiplication des exceptions concédées aux actuels titulaires des régimes spéciaux, le maintien annoncé de certains d’entre eux (pompiers, policiers, militaires…) et la probabilité au début de 2020 d’un débat parlementaire parasité par le mécontentement social transforment pour l’heure cette réforme emblématique en labyrinthe dont personne ne semble connaître la sortie.