Une guerre de tranchées semblait annoncée. Elle s’est soldée par une reddition inconditionnelle. Quelques jours après avoir, lors d’une audition parlementaire, protesté contre les coupes envisagées dans le budget 2017 de la défense, le chef d’état-major français Pierre Le Jolis de Villiers de Saintignon, 61 ans, a dû, mercredi matin, présenter sa démission à Emmanuel Macron. L’intéressé – nommé à ce poste par François Hollande en 2014 puis prorogé d’un an début juillet – s’était placé dans une opposition frontale au président de la République. Il dénonçait les 850 millions d’euros d’économies exigées des forces armées sur un budget annuel de 32,7 milliards.

Le nouveau chef d’état-major, aussitôt nommé, est le général d’infanterie François Lecointre, 55 ans, vétéran des guerres de l’ex-Yougoslavie, durant lesquelles il s’illustra en mai 1995, avec la reprise aux Serbes du fameux pont de Vrbanja à Sarajevo, ordonnée par Jacques Chirac. Fait plus controversé: cet officier qualifié de «héros» par ses pairs (il a servi en Irak, à Djibouti et au Mali) fut déployé en 1994 au Rwanda, dans le cadre de l’opération Turquoise, durant laquelle la France est accusée d’avoir continué à soutenir les militaires génocidaires hutus, y compris via des livraisons d’armes.

Repenser la stratégie de la défense

Officier de cavalerie, ancien commandant d’un régiment de chars Leclerc (l’un des équipements les plus coûteux de l’armée de terre), son prédécesseur Pierre de Villiers incarnait une époque: celle du quinquennat précédent, durant lequel tous les arbitrages budgétaires rendus furent favorables à la défense, grâce à la poigne du ministre Jean-Yves Le Drian, à qui François Hollande avait quasi délégué deux missions essentielles: celle de la politique africaine de la France, et celle des grands contrats d’armement. Or c’est avec ce pacte-là que le nouveau chef de l’Etat veut aussi rompre en préconisant des efforts d’ajustements budgétaires.

Pour Emmanuel Macron, la stratégie de défense doit être repensée en tenant compte de deux facteurs clés: l’importance croissante des cybermenaces et la nécessité d’un soutien financier européen. Soucieux de démontrer que son gouvernement «fait le job» en matière de réduction des dépenses, ce dernier lance en effet simultanément un appel aux alliés de Paris pour qu’ils augmentent leur contribution à l’effort de guerre tricolore et aux opérations de maintien de la paix de l’ONU où la France est représentée. Le président a d’ailleurs échangé sur le volet humanitaire mardi avec la présidente de la Confédération, Doris Leuthard.

Augmentation promise pour 2018

Du côté chiffres, l’équation est plus compliquée qu’il n’y paraît. Certes, les militaires devront se serrer la ceinture cette année. Mais une augmentation de leur budget est promise pour 2018, puis dans les années à venir, afin d’atteindre l’objectif de 2% du PIB en 2015 (contre 1,7% en 2016). Le problème est donc surtout une question de répartition, et de soutien aux opérations extérieures lors desquelles les soldats engagent leur vie.

Le général de Villiers, attentif aux blindés, déplorait le retard des programmes de blindage des véhicules utilisés au Sahel contre les groupes djihadistes équipés d’armes antichars. Une guérilla l’opposait aussi au chef d’état-major particulier du président, l’amiral Bernard Rogel (nommé voici tout juste un an), un commandant de sous-marin nucléaire, défenseur de la force de dissuasion embarquée. S’y ajoute l’impopularité, dans les rangs de l’armée de terre, de la coûteuse opération Sentinelle, qui mobilise près de 10 000 soldats pour quadriller en permanence les grandes villes, dans le cadre de l’état d’urgence, que le parlement a prorogé une dernière fois le 6 juillet. Un projet de loi, dont la discussion vient de s’achever, envisage de pérenniser plusieurs dispositifs sécuritaires d’exception. Or la seule opération Sentinelle a coûté, en 2016, 840 millions d’euros… soit l’exact montant des crédits amputés. Emmanuel Macron est aussi contesté, au sein de l’état-major, pour avoir durant sa campagne avancé la proposition – non chiffrée – de rétablir un service national d’un mois. Ce dont les cadres de l’armée, devenue professionnelle en 1997, ne veulent pas entendre parler.

L’autre question soulevée par cet affrontement au sommet est enfin celle du style Macron, et de la crédibilité de ce chef de l’Etat de 39 ans, premier locataire de l’Elysée à ne pas avoir effectué de service militaire (mobilisable en 1997, dernière année de la conscription, il avait bénéficié d’un report pour poursuites d’études). Face aux sorties verbales du général de Villiers, Emmanuel Macron avait publiquement redit aux gradés, le 13 juillet au soir, qu’il est leur chef et qu’il «n’a pas de leçons à recevoir». Un message conforme aux institutions de la Ve République et à la primauté du pouvoir politique. Il lui faudra désormais être à la hauteur.


La logique de «Jupiter»

La coïncidence vaut toutes les campagnes de publicité politique. Lorsque le chef d’état-major Pierre de Villiers a rendu publique sa démission mercredi matin, le film Dunkerque démarrait sa carrière en salles. On connaît l’histoire de cette tragédie survenue en mai 1940. Un commandement français totalement dépassé par l’avancée des chars allemands. La perte de confiance irrémédiable de Winston Churchill envers son allié continental. L’évacuation des troupes britanniques comme seule solution. Un épisode à la fois révélateur, alors, du manque de leadership hexagonal, et de la débâcle matérielle d’une armée qui n’avait rien compris à la guerre blindée…

Le parallèle, 77 ans après, mérite d’être fait. En clamant d’emblée qu’il est le seul chef des armées, et qu’il tiendra ses promesses budgétaires en matière de défense à l’aune de son quinquennat, Emmanuel Macron a fait preuve de logique. La priorité, pour lui, est au redressement budgétaire de la France et à la cohérence du pouvoir exécutif. L’armée est un test de sa volonté politique globale. Avec, en arrière-plan, l’intention de mettre les partenaires européens de la France devant leurs engagements, à commencer par l’Allemagne. Puisque les soldats français défendent, au Sahel et au Moyen-Orient, les intérêts d’une Europe fragilisée par le Brexit britannique, les alliés de Paris doivent aussi – et vite – mettre la main au portefeuille.

Ce pari met le locataire de l’Elysée dans la position qu’il affectionne et qui lui a jusque-là tant réussi: celle du transgresseur. Avec un revers: à trop vouloir regarder vers l’avenir, et à trop négliger les hommes de troupe exposés par les déficiences de leur matériel, Emmanuel Macron prend le risque d’apparaître comme insensible, voire déjà happé par sa tour d’ivoire présidentielle. Il lui faudra, très vite, pour panser cette plaie kaki, démontrer aux militaires, et à leurs familles, qu’ils ne sont pas juste une variable d’ajustement de la «Macronie» conquérante.