Travail

Macron transforme la France sur ordonnance

La première grande réforme du quinquennat Macron a été enclenchée ce jeudi en France. Elle vise à rendre le marché du travail plus flexible. La division des syndicats pourrait faire le jeu du gouvernement

La volonté de «transformer» la France et son marché du travail ankylosé a depuis jeudi un autre visage que celui d’Emmanuel Macron. C’est au premier ministre, Edouard Philippe, ce proche d’Alain Juppé issu de la droite, qu’est revenu le soin de présenter les textes des cinq ordonnances destinées à rendre plus fluides les relations entre employés et employeurs, dans un pays habitué aux manifestations et aux affrontements sociaux.

A ses côtés: celle qui devra démontrer, jusqu’à la présentation de ces textes législatifs en Conseil des ministres le 22 septembre, que dans l’Hexagone, syndicats et patrons ne sont pas voués à s’opposer. Experte respectée en ressources humaines, la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, 62 ans, est en première ligne de ce début de quinquennat Macron alors que celui-ci, trois mois après son accession à l’Elysée, affirme dans un entretien au Point vouloir une «révolution copernicienne qui mettra du temps à se décliner dans les comportements».

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«Mode d'emploi»

Le découpage de ces ordonnances (159 pages pour 36 mesures) reflète la volonté qui anime le gouvernement, au sein duquel les deux principaux portefeuilles économiques (Finances et Budget) sont aussi détenus par des élus de droite: Bruno Le Maire et Gérald Darmanin. Leurs cinq intitulés sont du pur jargon technique: «Renforcement de la négociation collective, Prévisibilité et sécurisation des relations au travail, Nouvelle organisation du dialogue social, Compte professionnel de prévention»…

Point important: le fameux Code du travail français de plusieurs milliers de pages n’est pas abrogé. Il restera en vigueur mais l’idée «est de l’ouvrir de moins en moins souvent», reconnaît un cadre du Ministère du travail. Toujours selon le ministère, ces ordonnances ont vocation à devenir «le mode d’emploi simplifié des relations de travail». Le patron des patrons français, Pierre Gattaz, a parlé plus simplement de «première étape»…

Que changeront ces textes dont la mise en œuvre n’exigera pas de nouveau débat parlementaire, puisque les députés en ont voté le principe en juillet? D’abord le cadre des négociations sociales, qui se dérouleront avant tout dans l’entreprise, puis au niveau des branches, avec la possibilité pour les sociétés de moins de 20 employés de négocier sans représentant syndical. Le «référendum d’entreprise» n’est pas formulé en tant que tel, mais il pointe.

Plafonnements

Le suspense des conflits sociaux devrait aussi baisser: les indemnités accordées par les prud’hommes en cas de rupture abusive seront plafonnées et revues à la baisse (le plancher sera revu de six à trois mois de salaire au bout de deux ans de présence dans l’entreprise, un mois de salaire pour deux années) et les délais de recours à la justice du travail raccourcis (un an au plus tard après le licenciement). Les instances représentatives du personnel seront fusionnées. Et, lors de l’examen des plans sociaux, les pouvoirs publics ne tiendront compte que de la situation financière de l’entreprise en France (qu’importe si une multinationale gagne de l’argent ailleurs). Une mesure taillée pour plaire aux grands groupes internationaux.

L’idée phare est, selon Matignon, d’accroître la «prévisibilité» pour les entrepreneurs, dans un pays où les images des dirigeants d’Air France, chemise déchirée, en octobre 2015, ont fait le tour du monde. Mais outre que l’épais Code du travail reste sur l’étagère, d’autres «totems» très français demeurent aussi en place. C’est le cas des 35 heures de travail hebdomadaires instituées en 2000, que le candidat Macron avait critiquées, mais dont l’abrogation aurait à coup sûr mis le feu aux poudres.

Fait révélateur, la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, ex-négociatrice de plans sociaux chez Danone ou Dassault, a surtout parlé psychologie. «Ce qui est en jeu, c’est changer l’état d’esprit du Code du travail», en donnant notamment plus de souplesse aux entreprises pour «anticiper», «s’adapter», via un dialogue plus fort avec les salariés et les représentants du personnel, a-t-elle expliqué. Des mots qui, dans ce pays où près de 10% de la population active sont au chômage, sont souvent perçus comme la porte ouverte à des licenciements facilités, et au recul de l’Etat «protecteur».

Quelle réponse côté syndicats? Jeudi, la CFDT réformiste et Force ouvrière (très représentée dans le secteur public) ont choisi l’accalmie, saluant la concertation conduite par le gouvernement durant l’été, mais regrettant plusieurs «reculades sociales». La CGT, à l’inverse, a confirmé qu’elle était sur le pied de guerre. Une première manifestation est agendée pour le 12 septembre. Reste un constat: si la détermination du nouveau président français paraît réelle, et si l’ère des «réformes» en zigzag de François Hollande semble définitivement achevée, le cap libéral de ce quinquennat n’est pas encore complètement assumé dans un pays qui, lui, reste loin de l’être. «La France restera le pays du droit social», a nuancé le premier ministre. Message reçu: ordonnances ou pas, la «transformation» devra être apprivoisée.


Des patrons et des économistes plutôt satisfaits

Ce n’est qu’un titre de forum, mais il en dit long sur les espoirs de Richard Attias. L’ancien dirigeant de Publicis Live, ex-organisateur en chef du Forum économique mondial de Davos, tient ce vendredi à Paris la première édition d’un «Global Positive Forum» qu’il espère voir se rééditer chaque année dans la capitale française. Une initiative pro-Macron? «En tout cas, la date coïncide, et la présence de Jacques Attali aux côtés de Richard Attias dit la volonté de se bouger pour ne pas faire retomber la ferveur de l’élection présidentielle», commente une collaboratrice du communicant. Lui-même l’affirme d’ailleurs depuis l’arrivée de Macron à l’Elysée: «Tout est aujourd’hui possible. Si l’image de la France change, le basculement économique peut être très rapide. Les attentes de transformation sont réelles.»

«Un curseur»

Sans surprise, employeurs et économistes libéraux applaudissent aussi. Pierre Gattaz, le patron des patrons français, l’a répété ces jours ci-devant ses troupes réunies sur le campus de l’école commerciale HEC: «Ces ordonnances seront le curseur du quinquennat Macron», a-t-il scandé, tout en apportant aussitôt des nuances. Pour celui qui est aussi le PDG de l’entreprise mondialisée Radial (3000 employés dans le monde), le vrai test de ces ordonnances sera celui de leur entrée en vigueur.… «Elles devront être simples, applicables sans difficulté par les petits patrons. Elles doivent apporter de l’oxygène administratif», répète-t-il au Temps.

Du côté des experts et des analystes, la ligne de partage est claire. Tous ceux qui jugent le droit du travail français trop sclérosé applaudissent. Philippe Aghion, professeur au Collège de France et soutien du candidat Macron, salue l’ouverture: «A des moments clés, les Français savent se réveiller, et nous y sommes», nous confiait-il récemment. L’idée clé, pour ces économistes-là, est celle des… «verrous français». «Il faut voir à l’usage, mais la méthode employée est la bonne. Macron va vite. Il montre le cap. Il engendre de la prévisibilité», juge l’un des participants aux rituelles rencontres des économistes d’Aix-en-Provence, en juillet dernier. Avec un énorme bémol: que se passera-t-il si la conjoncture économique, en voie de nette amélioration, redevenait problématique? La fièvre «positive» peut vite trouver ses limites. 

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