Ils sont devenus des pestiférés. Loin de Paris et des métropoles, leurs citadelles électorales, les parlementaires et les candidats de La République en marche (LREM) sont désormais des cibles ambulantes. Permanences de députés taguées, meetings de campagne perturbés, insultes sur les marchés… la presse locale française relate chaque jour le calvaire des «marcheurs», à trois semaines des municipales des 15 et 22 mars.

Vannes en Bretagne, Saint-Denis près de Paris, Bègles près de Bordeaux, Tours: depuis la mi-février, ces quatre villes ont été le théâtre de violentes embuscades anti-macroniennes, alors que la réforme des retraites vire à la guerre de tranchées à l’Assemblée et que le gouvernement envisage de passer en force via le fameux article 49.3 de la Constitution, pour se débarrasser des 22 000 amendements: «Je fais partie des élus qui assument et se battent, mais le climat actuel n’est plus celui d’un débat démocratique, s’inquiète la députée LREM de Paris Olivia Grégoire. On nous traite comme des traîtres. Beaucoup de nos collègues le vivent très mal…»

Cette détérioration du climat politique a été actée par Emmanuel Macron. Le 11 février, celui-ci recevait les parlementaires de sa majorité. Message présidentiel? «Vous catalysez la violence. De manière inqualifiable, injuste et disproportionnée. Avec les retraites, tout ressort. Parce que l’on a agité la société.» Réaction des élus? «Le chef de l’Etat ne vacille pas, commente un sénateur qui y était. Il reconnaît ses faux pas en nous poussant toujours à avancer. Le problème, c’est que l’on fait face à un tsunami d’oppositions. Avec des snipers dans tous les coins.»

«L’affaire Griveaux, c’est le résumé de tout ce qui ne va pas»

Dernière victime? L’ex-candidat LREM à la mairie de Paris. Secoués, quelques jours plus tôt, par le cafouillage gouvernemental sur l’allongement des congés parentaux en cas de décès d’un enfant mineur – la ministre du Travail Muriel Pénicaud l’avait d’abord refusé – les proches du chef de l’Etat ont pris en pleine figure la démission de Benjamin Griveaux, discrédité par la diffusion d’une vidéo sexuelle sur internet. Coté personnel? La déroute d’un ex-ministre père de famille, piégé tel un adolescent. Coté politique? Une clé de voûte macronienne ébranlée.

Critiqué, voire détesté par certains au sein de son propre parti pour son carriérisme affiché, Griveaux n’en était pas moins, depuis le 7 mai 2017, l’un des visages les plus connus de la majorité. Il était l’un des chefs des «mormons», ces vétérans de la campagne présidentielle. Venu du PS, ex-élu de terrain (en Saône-et-Loire) passé par le secteur privé (dans l’immobilier), cet ex-collaborateur de Dominique Strauss-Kahn était l’une des têtes de gondole de la «start-up nation». «L’affaire Griveaux, c’est le résumé de tout ce qui ne va pas, juge notre sénateur macronien. Les médias se précipitent et le pulvérisent en tendant le micro à ceux qui ont diffusé ces images, alors qu’il n’a commis aucun délit. L’image que nous donnons à travers lui est celle d’amateurs assoiffés de sexe et de pouvoir. Contre nous, tout est permis.»

Une citadelle assiégée

L’Elysée est naturellement dans le viseur. Une citadelle assiégée accusée d’être peuplée de conseillers hors sol. Trop loin du peuple. En panne cruelle de «narratif» depuis la crise des «gilets jaunes» et le «grand débat national» qui a suivi. Les premiers de cordée de la Macronie, le conseiller pour la communication Sylvain Fort ou l’ancien conseiller politique Ismaël Emelien, ont quitté le navire en 2019. L’influence rassurante de Brigitte Macron, l’épouse sexagénaire du président, proche des milieux culturels, semble s’être dissipée.

L’empathie naturelle du président fait long feu: «Son énergie est intacte. Sa volonté de mieux faire est réelle. Mais l’on se tape contre les murs», reconnaît l’animateur de télévision Stéphane Bern, chargé de la réhabilitation des monuments historiques et en conflit ouvert avec… le Ministère des finances. Cette perte d’autorité n’étonne pas le député Les Républicains (droite) de l’Ain Damien Abad: «La Macronie récolte ce qu’elle a semé: du mépris et de l’angoisse. D’un côté, les gens qui insultent Macron et les siens ont peur. De l’autre, la haute administration résiste parce que les réformes, comme celle des retraites, lui apparaissent bâclées, voire dangereuses.»

Le politologue Pascal Perrineau ausculte la démocratie française dans Le Grand Ecart (Plon). Il plaide pour un plus grand recours au référendum: «L’impression de délitement vient de la perte des passerelles. Le pari original de Macron était de rassembler pour réformer. Aujourd’hui, il divise. Et comme il dispose d’une majorité parlementaire aux ordres, les municipales virent à l’exutoire.» Un délitement accentué par le travail de sape des extrêmes. A droite, avec le Rassemblement national de Marine Le Pen. A gauche, avec La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, à l’origine de l’avalanche d’amendements contre la loi sur les retraites: «A force de répéter que Macron est le président des riches, des lobbies et d’une technocratie ignorante du pays réel, on obtient un marais d’électeurs chauffés à blanc. Même nous, on nous accuse d’être complices», râle Julien, un enseignant tiré au sort pour participer, deux fois par mois à Paris, à la Convention citoyenne pour le climat qui accouchera de propositions fin avril.

Des atouts devenus faiblesses

Délitement ou isolement? La Macronie paie aussi la facture politique d’un casting problématique. L’ex-haut-commissaire aux Retraites Jean-Paul Delevoye, grand manitou des investitures en 2017, a démissionné pour avoir oublié de déclarer une partie de ses revenus. Le premier président de l’Assemblée nationale élue en juin 2017, François de Rugy, devenu ministre de l’Ecologie, a quitté le gouvernement en raison de ses dîners somptueux. Le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner multiplie les bourdes alors que les violences policières antagonisent le pays. «Ce qui plaît au départ chez Macron, c’est sa jeunesse, sa compétence et sa volonté d’arrimer la France à l’économie mondiale, estime un ancien magistrat de la Cour des comptes. Or ces atouts se sont transformés en faiblesses: trop jeune, mal entouré, trop mondialiste.»

L’intéressé feuillette le dernier rapport de son institution, rendu public mardi 25 février. «L’incapacité récurrente du gouvernement à respecter les trajectoires fixées» et «le redressement des finances publiques aujourd’hui quasiment à l’arrêt» y sont fustigés. Des accusations qui minent la crédibilité des réformes. «Le fossé s’est creusé entre le président et une partie de la population, note le politologue Jérôme Fourquet, auteur de L’Archipel français (Seuil). Les fondations de l’édifice macronien sont ébranlées.»