présidentielles

A Madagascar, le combat des ex-dirigeants

Le second tour des élections aura lieu le 19 décembre. Il opposera deux candidats rivaux depuis le coup d’Etat de 2009. Sur la Grande Ile, l’absence d’un plafonnement des dépenses de campagnes fait régner la loi du plus riche

C’est un bras de fer qui éveille une sensation de déjà-vu. A Madagascar, le second tour des présidentielles, prévu le 19 décembre, opposera deux concurrents de longue date. Marc Ravalomanana, 69 ans, et Andry Rajoelina, 44 ans, sont unis dans la rivalité.

Evoquer leurs noms rappelle l’année 2009 lorsque le premier, alors président exerçant son deuxième mandat, est renversé par le second, lui-même maire de la capitale. Le coup d’Etat, dénoncé par la communauté internationale, a provoqué des protestations réprimées dans le sang et a mené Rajoelina au pouvoir sous le sceau de «président de la Haute Autorité de transition» jusqu’en 2013.

Pendant ce temps, Ravalomanana s’exile en Afrique du Sud. Il y sera condamné par contumace aux travaux forcés pour la mort d’une quarantaine de partisans de son rival tués le 7 février 2009 au pied du Palais présidentiel. Mais jamais il ne se considérera comme vaincu.

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Trente-six candidats au premier tour

Interdits de se présenter à la présidentielle de la même année, les deux hommes se retrouvent aujourd’hui au coude-à-coude. Malgré ce passé traumatique, ce sont eux que les Malgaches ont choisis parmi les 36 candidats en lice lors du premier tour. Tous deux disent avoir appris du passé. Ravalomanana, connu pour son caractère impulsif et son égocentrisme, se serait, selon ses proches, adouci et aurait cessé de considérer son pays comme une grande entreprise. Rajoelina, surnommé «Le Petit», aurait lui gagné en maturité et se serait fait plus discret quant à ses fréquentations sulfureuses. Tout le monde connaît cependant son implication dans le trafic de bois de rose avec les Chinois.

Un rachat de conscience qui semble fonctionner auprès des Malgaches. C’est que, depuis le début de la campagne, le pays est rythmé par les défilés des candidats. L’absence d’un plafonnement des dépenses vouées aux campagnes électorales fait régner la loi du plus riche. Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina sont, avant tout, des hommes d’affaires. L’un a fait fortune dans l’agroalimentaire, l’autre notamment dans celui de la publicité. Chacun possède sa chaîne de télévision et chacun a dédié quelques dizaines de millions de dollars à sa campagne.

Depuis des mois, l’île est submergée par les t-shirts et autres produits dérivés essentiellement à l’effigie des deux favoris. Mais celui qui détient la palme du nombre de goodies distribués lors de sa campagne est sans conteste le candidat numéro 13. Depuis qu’il est entré dans la course, sa couleur, l’orange, apparaît autant sur les façades des maisons que sur les automobiles ou le dos des potentiels futurs électeurs.

Arrivée en hélicoptère

Le 26 octobre, à Ambalavao, une ville des hauts plateaux de quelque 30 000 habitants, la foule était en liesse lorsqu’elle a assisté à l’arrivée du jeune candidat en hélicoptère. Comme lors de chaque visite, un cortège de voitures est parti à l’assaut de la ville. Les haut-parleurs placés sur les pick-up vibraient au son des slogans lâchés au rythme de la musique. Les jeunes femmes ivres de décibels dansaient sur les enceintes tout en agitant le portrait du jeune candidat. Lui, Rajoelina, larges Ray-Ban violettes sur le nez, debout à l’arrière d’un autre pick-up saluait la population. Plus tard, sur l’estrade, il a présenté ses engagements. «Nous atteindrons l’autosuffisance en riz en cinq ans! Nous construirons des hôpitaux, des routes, des écoles, des stations d’épuration, des barrages, des centrales solaires, des forages…» Puis il s’en est allé, laissant place à un groupe de musique.

Le lendemain, à Fioanarantsoa, à quelques kilomètres au nord, la même scène se déroulait. Mais au lieu d’être oranges, les t-shirts étaient blancs. Marc Ravalomanana parlait de santé pour tous, d’éducation gratuite et obligatoire de 5 à 16 ans et d’augmentation du budget des communes. Il est ensuite remonté dans sa voiture et l’orchestre a repris de plus belle. «La musique fait danser la population, mais elle ne va pas forcément la faire voter», avait lâché un observateur.

Faible taux de participation

Il avait vu juste. Le premier tour a été marqué par un taux de participation de 53,9%, un net recul par rapport à celui de 2013 (61,5%). Mais les deux favoris ont vu leurs efforts récompensés. Andry Rajoelina figure en tête avec 39,23% des voix. Et Marc Ravalomanana le talonne de près avec 35,35%. Seules 194 000 voix les séparent.

Les Malgaches ne sont toutefois pas tous dotés d’une carte électorale. Et à l’inverse, certaines cartes recensées sont aux mains de personnes décédées. «Depuis 1993, les fichiers électoraux n’ont pas été mis à jour», affirme Olivier Vallée, économiste et auteur du livre La société militaire à Madagascar. Une question d’honneur(s). «Pour le second tour, le risque de fabrication électorale est grand.»

Parmi les votants, il semble évident que les jeunes entre 19 et 30 soient plus attirés par l’allure et le style de Rajoelina.

Olivier Vallée, économiste

Doit-on redouter une révolte sur la Grande Ile? «On pourrait craindre que Rajoelina n’accepte pas sa défaite. Et ses liens avec l’armée et la gendarmerie ne rassurent guère.» Pourtant, le programme du jeune candidat n’a pas été éloquent aux yeux du spécialiste. «Il n’évoque que des engagements. Au contraire, Ravalomanana a présenté des projets plus concrets.»

Lesquels retentiront le plus à l’oreille des 26 millions de Malgaches dont 78% vivent avec moins de 1,60 euro par jour? «La moitié de la population a moins de 19 ans. Parmi les votants, il semble évident que les jeunes entre 19 et 30 soient plus attirés par l’allure et le style de Rajoelina. Ravalomanana fait, lui, plus figure de patriarche autoritaire», observe Olivier Vallée. Mercredi, les électeurs se prononceront. Le résultat définitif sera connu au cours du mois de janvier.

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