Il y a de fortes chances pour que la journée de jeudi soit à marquer d'une croix blanche dans l'histoire de Gibraltar, ce lilliputien et anachronique territoire britannique de 6 km2 sis au bas de la péninsule Ibérique, source d'un conflit vieux de trois siècles entre Madrid et Londres: en vertu du Traité d'Utrecht de 1713, l'Espagne avait cédé le «Rocher» à la Grande-Bretagne mais, depuis, ne cesse de revendiquer sa restitution dans le giron national. Or, à n'en pas douter, on a assisté hier à un déblocage de ce litige enkysté qui, ces dernières années, malgré d'interminables négociations, n'a pas avancé d'un pouce.

L'Espagne, le Royaume-Uni et Gibraltar – qui dispose d'un gouvernement propre – ont en effet annoncé la création d'un «Forum de dialogue sur Gibraltar». «Cet espace de rencontre» vise à «créer une atmosphère constructive de confiance mutuelle et de coopération». En réalité, les trois parties se sont entendues sur un point essentiel: désormais, les autorités de Gibraltar, au premier chef son premier ministre Peter Caruana, seront considérées comme un participant à part entière des futures négociations.

Assentiment tripartite

En d'autres termes, au sein de ce nouveau «forum», aucune décision ne pourra être prise sans un assentiment tripartite. Or, jusqu'alors, c'était bien ce qui bloquait. Ainsi, en 2001 et 2002, sous le gouvernement d'Aznar, des négociations avaient démarré avec l'objectif de se diriger vers une «co-souveraineté» hispano-britannique sur Gibraltar. Mais, à chaque fois, on se heurtait à une pierre d'achoppement: Madrid refusait de considérer le gouvernement de Gibraltar comme un interlocuteur valable, arguant qu'en tant que «colonie» il ne pouvait se prononcer de manière autonome et devait s'en remettre à Londres. Irrité d'être ainsi mis à l'écart, Peter Caruana avait, en novembre 2002, organisé un référendum au sein du Rocher. Cette consultation, certes illégale, avait eu valeur de plébiscite: l'écrasante majorité des quelque 30 000 Gibraltariens avaient rejeté le principe de rattachement à l'Espagne et de perte de souveraineté.

Avec le gouvernement socialiste de Zapatero, Madrid a baissé d'un cran ses exigences. L'Espagne revendique toujours la «souveraineté» sur ce bout de terre, mais Madrid entend en priorité, comme le dit le ministre espagnol des Affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos, «obtenir avant tout la confiance des habitants du Rocher». Ce ne sont pas que de belles paroles. Car, à partir de janvier, ce forum tripartite – qui se réunira au moins une fois l'an au niveau ministériel – tentera de régler des différends anciens: le statut des retraités espagnols ayant travaillé à Gibraltar; les contrôles tatillons des douaniers espagnols aux postes frontières; la question du «paradis fiscal»; ou encore l'utilisation commune de l'aéroport du Rocher. Rappelons qu'actuellement, pour aller de Gibraltar vers l'Espagne par voie aérienne, il faut toujours passer par Londres!